Comprendre les crises (123) Crise politique ; Pourquoi ?  

Ce blog contient plusieurs post consacrés à la crise de la démocratie et de l’État (articles n° 15,43,82,87,104,105,110 et 114).

La situation actuelle provoquée par l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024 après la défaite du parti de la majorité présidentielle est l’aboutissement d’un long processus montrant la difficulté des États démocratiques à fonctionner dans un environnement dématérialisé et débridé avec des citoyens ne disposant plus du savoir indispensable pour faire la différence entre liberté d’opinion et liberté de vérité. Cette analyse est celle du philosophe Allemand, Byung-Chul-Han que l’on peut retrouver dans le post 110 qui évoque ses travaux publiés notamment dans deux essais Infocratie (2023) et La Fin des choses. (2023). L’effacement du réel devient une réalité aboutissant à ce que de plus en plus de personnes considèrent que la liberté et la démocratie se résument à ce que chacun dise ce qui lui plait, ce qu’il veut et in fine lui apporte un avantage… L’expression de la vérité devient une prise de risque alors que c’est bien le courage de la vérité qui fonde une action politique constructive.

Le télescopage actuel de plusieurs problèmes :  une défaite électorale, une absence de majorité parlementaire, des guerres ouvertes et larvées un peu partout dans le monde, l’immixtion de la violence dans le débat politique instrumentalisée où acceptée par plusieurs partis politiques et une montée sans précédent depuis la seconde guerre mondiale de l’antisémitisme, crée un cocktail crisogène de très haute intensité.

Le post 104 rappelait le découpage en 9 crises majeures proposé par Michel Winock dans « Gouverner la France » [1] pour la période allant des débuts de la Troisième République à 2018 soit environ un siècle.

 La première crise en 1871, trouve son origine dans l’incapacité du gouvernement Thiers de désarmer la garde nationale parisienne par la négociation, ce qui entrainera la Commune. La seconde en 1877 est provoquée par le Président de la République qui ne trouve pas de compromis acceptable avec la nouvelle majorité parlementaire, ce qui conduira à son effacement au profit du Parlement. La troisième est la déstabilisation provoquée par le général Boulanger en 1888 qui aurait pu déboucher sur un coup d’État, si le général avait été moins velléitaire. La quatrième est provoquée par l’affaire Dreyfus en 1898. La cinquième est l’incapacité du gouvernement à mettre fin à l’opposition antiparlementaire avec le point d’orgue constitué par l’émeute d’extrême droite du 6 février 1934, réprimée par les forces de l’ordre et provoquant 17 morts et 2300 blessés. La sixième est l’effondrement de juillet 1940 avec la quasi totalité des parlementaires remettant leur pouvoir au maréchal Pétain. La septième est l’incapacité pour la majorité parlementaire radicale socialiste de traiter la crise algérienne en mai 1958. La huitième est l’explosion sociale de mai 1968 dont l’ampleur surprend le gouvernement et qui, malgré le fait que les troubles à l’ordre public soient jugulés assez rapidement entraine des bouleversements sociétaux profonds. La neuvième dont les conséquences sont toujours en cours est la crise des gilets jaunes qui débute en 2018 et se caractérise par une violence intense que l’on croyait impossible pour traiter de problèmes sociétaux.

Winock emploie ces termes pour caractériser la crise : « la crise politique est toujours issue d’un aveu de carence de l’autorité publique, privée de force ou d’imagination pour donner dans la continuité, une solution au problème posé. En cela, la crise politique obéit aux mêmes mécanismes que les autres crises qui sont des situations pour lesquelles nous disposons de toutes les informations nécessaires pour les prévenir mais qui deviennent des « surprises prévisibles qui vont déstabiliser fortement structures et institutions ».

A chacune de ces crises, l’information nécessaire était disponible pour les prévenir mais les cinq biais cognitifs qui aveuglent ou paralysent ont tous joués. Cela est largement développé dans ce blog  dont plusieurs post rappellent ces biais : le premier est l’optimisme qui nous fait nier les problèmes, le second, est l’égocentrisme qui nous fait reporter sur les autres la responsabilité de notre prise décision individuelle, le troisième est l’aveuglement nous faisant privilégier le futur proche au futur lointain, le quatrième est notre propension à surestimer un évènement que nous venons de subir et le cinquième et dernier, l’inaction qui découle de la facilité que nous avons à surévaluer le coût d’une action et à en minorer les bénéfices.

La crise actuelle qui se déroule sous nos yeux montre également que le refus des partis depuis de longues années de poser la bonne question, qui est de définir la démocratie qu’ils proposent, pèse lourd dans le débat alors que nous nous trouvons dans l’une des périodes charnières de l’humanité, précédant de grands bouleversements qui sont tout à la fois géopolitiques et sociétaux.

Savoir ce que recouvre « démocratie » parait urgent. C’est un vieux débat mais il a été camouflé derrière des mots valises comme république, la démocratie ne pouvant être que républicaine…Ce raccourci est sujet à débat car la forme républicaine peut s’accommoder de plusieurs modes de représentations plus ou moins « démocratiques », finalement c’est le curseur de plus ou moins d’influence du peuple sur son destin qui est pris en compte par chaque parti politique pour définir ce qu’il entend par démocratie. L’irruption des réseaux sociaux et de l’IA complique la tâche car les États démocratiques libéraux sont à la peine pour en assurer la régulation et le degré de cette dernière peut être plus ou moins liberticide…

Faire de la démocratie une idée neuve est régulièrement affiché comme objectif depuis une vingtaine d’année mais le débat est assez pauvre car la plupart des écrits sur le sujet font plus appel à des actes de croyance que de conviction. On trouve beaucoup de phrases du genre « Faisons à nouveau de la démocratie une idée neuve, qui puisse faire du XXIe siècle ce futur désirable… » ; « se laisser irriguer par les utopies et les initiatives de la société civile… » ; « réclamons-nous du souffle de la liberté et de la justice qui sont au fondement de nos institutions… » ; faisons le procès non de la démocratie et des libertés, mais de la manière dont nous en avons usé… ».

Le seul ouvrage récent posant les bonnes questions est une enquête internationale réalisée sous la direction des philosophes Chantal Delsol et Giulio de Ligio, publiée en 2019. Elle s’intitule « La démocratie dans l’adversité » et fait le constat que « les sortilèges mêmes de la démocratie, qui nous l’ont fait appliquer sans retenue dans tous les domaines et dans tous les territoires, l’ont-ils finalement profanée ? »

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut remonter à la création de la Cinquième République qui avait été jugée « antidémocratique »[2] par des historiens. Un numéro spécial de la revue Esprit publié en septembre 1959 est particulièrement intéressant car il avait posé le débat sur ce que recouvre le concept de démocratie. Le titre de ce numéro spécial était déjà intitulé : La démocratie est une idée neuve [3]. Les contributeurs de ce numéro ont connu les deux guerres mondiales et leurs prémisses avec l’agonie du régime démocratique, l’opposition entre démocratie bourgeoise et démocratie socialiste vendue à l’Est de l’Europe comme une réalité alors qu’elle n’était que le masque sous lequel s’est dissimulé le totalitarisme.  Je pense utile de citer des extraits de l’introduction du numéro de la revue Esprit écrite par Jean Rous [4] qui n’a pas perdu de sa pertinence pour comprendre les antagonismes irréductibles qui s’affrontent en 2024 : « Pour une fraction de la génération 1930/1959, qui fut toujours, bon gré, mal gré, dans l’opposition…la crise…voire l’agonie du régime démocratique était une vérité de fait qui s’était imposée à nous après la guerre de 1914-18, et surtout après la révolution russe. Nous dénoncions la faillite de la démocratie bourgeoise et nous lui opposions une démocratie socialiste idéale. Celle-ci n’a jamais existé que dans les écrits de Lénine et Trotsky. Leurs premiers actes, imposés par les nécessités de guerre, ont contribué à en détruire les premiers éléments très embryonnaires, et à frayer la voie au régime de Staline qui a inauguré l’ère des totalitarismes, si l’on entend par là une méthode plus qu’un régime. Mais depuis cette époque, notre conscience n’est pas claire ; nous sommes, comme on dit dans l’ambiguïté en fait de démocratie. Nous avons bien senti, en effet, la nécessité de défendre la démocratie contre le fascisme avant et après 1940, mais notre démarche était pleine de restriction. Cette démocratie n’était plus un idéal mais un moindre mal. Nous essayions par suite de distinguer les libertés qu’elle contenait du reste du système, qui devait être absolument rénové. Rénové par quoi ? Par le socialisme. Ce mot suffisait à tout ; il nous dispensait d’expliciter concrètement le projet de société démocratique que nous voulions…La démocratie était défendue comme un besoin, comme une aspiration naturelle, dont on constatait le caractère irrésistible ». Rous explique avoir préféré choisir une « démocratie pourrie », ce sont ses mots, car elle offrait des libertés plutôt que d’être « anéanti sous la botte stalinienne ».   Il constate aussi que le camp capitaliste découvre que la démocratie peut être faussée par les intérêts des grands groupes financiers et industriels, ce qui explique l’émergence de théories comme la démocratie industrielle ou le capitalisme social. L’aboutissement de la démarche est l’avènement à l’échelle mondiale d’une harmonie générale, résultant de la fin des contradictions, mais Rous reconnait que c’est une utopie, certes exaltante, mais une utopie. Dans l’attente de ce nouveau monde, il faut que la démocratie reprenne, dit-il, son sens révolutionnaire, « levain des révolutions présentes et futures… »

Plus loin, dans ce même numéro de la revue Esprit, on trouve un article d’Edgar Morin prédisant que le modèle idéal d’une véritable démocratie est le socialisme et que le mouvement historique qui a débuté au 19émé siècle va se poursuivre de manière dialectique. Ce mouvement a produit l’entreprise industrielle et l’État moderne, mais ces deux entités sont fondées sur une démarche autoritaire. Il reconnaît que l’État moderne « normal » est, dans ces conditions actuelles (1959) incompatible avec la démocratie généralisée, mais écrit-il des structures démocratiques peuvent néanmoins s’y développer pour garantir les droits individuels contre les empiétements de l’État. Côté économie, il est nécessaire de développer la participation des travailleurs à la gestion, sa préconisation étant des  » conseils collectifs de gestion à tous les échelons avec représentation révocable « . Il pointe le danger qu’une telle évolution, notamment technique peut déboucher soit sur le pouvoir d’une élite, soit sur « l’élargissement démocratique » espéré. Enfin, Edgar Morin prédit qu’une société « hyper évoluée » permettra à la plus grande partie de la population d’accéder à la compétence et à la technicité, créant ainsi une nouvelle classe, l’intelligentzia technicienne, qui pourra être aidée par le machinisme cybernétique, à qui sera transféré une partie des pouvoirs… Il conclut avec un bémol, celui du facteur humain, dont dépendra l’intensité de la « conscience participante » et surtout de la nécessité de vertu, mais sa référence est la vertu de Robespierre…celle qui a habillé la terreur avec des lois, qui a prescrit un fondement moral à ce qui était une dictature démocratique avec la proclamation de l’Être suprême, celle qui s’est coupée finalement du soutien populaire, lassée de la dérive mortifère prise par le régime. Ce débat sur ce que recouvre « démocratie » est essentiel car il est impensable de faire cohabiter deux visions antagonistes de la démocratie dans un même bloc politique sous peine qu’il se disloque à plus ou moins brève échéance et qu’il vienne nourrir encore plus de ressentiment, provoquant la montée de populismes de gauche comme de droite annonciateurs de « démocratures » ces démocraties de façade couvrant une pratique totalitaire du pouvoir exercé au final par une minorité….

La démocratie apaisée est plutôt celle de Tocqueville, qui, s’il partage l’idée universelle d’une aspiration à l’égalité, fait l’analyse lucide que cela peut aboutir tout aussi bien au despotisme qu’à la démocratie libérale la tempère par le constat final de la liberté qui fait que le peuple souverain peut fixer des limites à des libertés, placer des curseurs à l’égalité pour que la vie en société soit possiblement la plus harmonieuse.

Ne pas afficher clairement la distinction entre un mode de fonctionnement et un idéal conduit à la confusion et au désordre sociétal. La dernière phrase de l’ouvrage La Démocratie en Amérique résonne avec une particulière acuité en 2024 : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères »[5].

Il ne faut pas faire croire aux citoyens que c’est la démocratie qui se délite, mais « seulement » les mythes autour desquels nous l’avons fait vivre depuis la révolution industrielle. Ils sont bien identifiés dans les travaux de 1959 de la Revue Esprit, pour ceux qui voudront bien les lire avec lucidité.

Quant à l’application des techniques que permet aujourd’hui la Science, n’en minimisons pas le danger pour la démocratie, car certains sont déjà tentés d’utiliser ces outils pour manipuler l’opinion et favoriser les pires dérives pour accéder au pouvoir. L’époque que nous vivons est vraisemblablement un nouveau tournant pour l’Europe, de même nature que celui vécu lors des deux guerres mondiales. Ce qui est en jeu c’est l’affaissement de toutes les barrières morales et spirituelles qui peu à peu nous conduira à douter de l’invincibilité de l’esprit comme dernier rempart de l’humanité. La part des « déraisonnables » est en progression et nous sommes très près du moment où l’irrationnel l’emportera et nous conduira à une faillite collective et un effondrement intellectuel dont il sera difficile de se remettre.


[1] Michel Winock, Gouverner la France, recueil de textes publié en 1987, réédité en 2009 puis en 2022(Gallimard ; collection Quarto).

[2] Par exemple, Joseph Rovan, qui fut conseiller de Jacques Chirac et d’Helmut Kohl datera l’acte de décès de la démocratie française à mai 1958 avec l’avènement de la Cinquième République, jugée insuffisamment démocratique, bien que Rovan admette que le général de Gaulle « ne saurait prendre la tête d’un régime fasciste dont il est le seul à pouvoir épargner la nation ».

[3]Ce numéro de la revue Esprit, réunit des signatures prestigieuses pour ne citer que celles d’Hubert Beuve-Méry, Léo Hamon, Daniel Maye, Pierre Mendés-France, Edgar Morin, Georges Suffert, Pierre Viansson-Ponté…

[4] Militant de la Ligue communiste en 1934, puis du parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), fondateur en 1948 du Rassemblement démocratique révolutionnaire, puis adhérent du PSU en 1960, en charge des questions de décolonisation ; membre de la rédaction du journal Combat, il quitte en 1972 le PSU pour le PS après le congrès d’Epinay. Il est mort en 1985.

[5] Tocqueville ; De la démocratie en Amérique ; IVe partie, chapitre VIII.

En savoir plus :

La démocratie, une idée neuve ; Collectif Bayard – Collection En mouvement ; 2012. La démocratie est une idée neuve ;   Esprit N° 9 septembre 1959.
https://esprit.presse.fr/tous-les-numeros/la-democratie-est-une-idee-neuve/197
La démocratie dans l’adversité; collectif sous la direction de Chantal Delsol et Giulio de Ligio; Éditions CERF; 2019


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