Un article paru le 6 aout 2024 [1] dans le quotidien Suisse Le Temps sur les conséquences d’une mauvaise traduction par les Japonais d’une phrase de la déclaration de Potsdam en juillet 1945 dans laquelle la coalition alliée demandait aux japonais d’accepter une capitulation sans condition sous peine de « subir une destruction rapide et totale » fait référence à la loi de Murphy qui énonce que « Tout ce qui est susceptible d’aller mal ira mal » et en plus explicite « S’il existe au moins deux façons de faire quelque chose et qu’au moins l’une de ces façons peut entraîner une catastrophe, il se trouvera forcément quelqu’un quelque part pour emprunter cette voie. »[2]
La NSA rédigera en 1968, une note très intéressante sur le sujet faisant référence au regret du premier ministre japonais Kantaro Suzuki (chef du gouvernement du7 Avril au 7 Août 1945) qui accepta la reddition de son pays, mais après l’explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Suzuki dans sa réponse à l’ultimatum allié utilisera le terme Mokusatsu qui malheureusement a deux sens « rester dans une sage inactivité », mais également « traiter avec mépris et refuser de tenir compte ». La réponse japonaise ne comportant pas d’explication sémantique suffisante conforta le président des États-Unis dans la décision d’en finir le plus rapidement possible avec l’utilisation du feu nucléaire qui lui était bien annoncé dans l’ultimatum des alliés qui parlait de « destruction rapide et totale ».
C’est le fils du premier ministre Suzuki qui livrera les regrets de son père de n’avoir pas été assez précis et il fit référence à la loi de Murphy L’épisode est bien documenté dans la note de la NSA[3].
La loi de Murphy a été déclinée dans de nombreux domaines et je ne peux résister à faire référence au post 10 de ce blog, publié en juin 2012 qui traitait de l’ouvrage du professeur Carlo Maria Cipolla [4]sur Les lois fondamentales de la stupidité humaine. Ce court opuscule publié pour la première fois en Anglais en 1976 a été réédité en français en 2012 [5].
Il énonce cinq lois universelles et malheureusement toujours d’actualité :
1 – Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.
2 – La probabilité qu’un individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu. 3 – Est stupide celui qui par son action provoque une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes. 4 – Les non-stupides sous-estiment toujours la puissance destructrice des stupides. Les non-stupides oublient sans cesse qu’en tous temps, en tous lieux et dans toutes les circonstances, traiter et/ou s’associer avec des gens stupides se révèle immanquablement être une erreur coûteuse.
5 – L’individu stupide est le type d’individu le plus dangereux et chacun sous-estime inévitablement le nombre d’individus stupides dans le monde.
La puissance destructrice des individus stupides est immense et explique toutes les défaites de l’humanité car la catégorie des gens intelligents qui dispose de la capacité de faire le bien pour eux-mêmes et les autres est minoritaire.
Murphy et Cipolla ouvrent par leurs énoncés accessibles des accès à des lectures beaucoup plus arides sur notamment la théorie des surprises prévisibles, sur le concept de « defensive design » (conception ou ergonomie de sûreté) pour créer des objets à très faible degré de mauvaise utilisation (cela va de la machine à laver à la centrale nucléaire…) sur la démarche d’analyse de valeur dont l’une des traductions est utilisée en informatique et notamment en cryptologie avec la notion de « boite noire » qui permet soit de concevoir des algorithmes très robustes soit d’analyser puis traiter les capacités d’une entité malveillante qui cherche la mise à mal de la confidentialité, de l’intégrité et de la disponibilité des données.
Pour résumer en une phrase l’enjeu de bien intégrer dans la prise de décision les lois de Murphy et de la stupidité, je dirais qu’il faut être sans illusion sur les capacités humaines à ne pas prendre les bonnes décisions au bon moment…
[1] Catherine Frammery ; article du Temps du 06/08/2024, intitulé « Mokusatsu » Silence de Mort ; page 15.
[2] Edward Murphy était ingénieur aéronautique, directeur d’un projet pour le compte de l’US Air Force entre 1947 à 1949 pour tester la tolérance humaine à la décélération brutale d’un aéronef militaire. Les tests ont été réalisés avec des mannequins, des chimpanzés et un humain, pilote de chasse. Pour mesurer la décélération subie par le corps humain, Murphy proposa d’utiliser des capteurs électroniques placés sur les attaches du harnais du pilote. Bizarrement les capteurs enregistrèrent une force nulle ; résultat qui s’expliqua par le fait que les capteurs avaient été montés à l’envers par l’un des assistants de Murphy. Ce dernier, passablement énervé par cette situation déclara : « If that guy has any way of making a mistake, he will » (traduit par : « Si ce gars a la moindre possibilité de faire une erreur, il la fera. » qui deviendra plus tard l’énoncé le plus connu de la loi dite « de Murphy ». La phrase de Murphy fut interprétée par certains de ses collaborateurs comme une remarque acerbe alors que vraisemblablement elle voulait dire que « S’il y a plus d’une façon de faire quelque chose, et que l’une d’elles conduit à un désastre, alors il y aura quelqu’un pour le faire de cette façon » (If there’s more than one way to do a job, and one of those ways will result in disaster, then somebody will do it that way). C’est cette interprétation qui prévaut et qui fut reprise en 1968 dans une note de la NSA.
[3]https://www.nsa.gov/portals/75/documents/news-features/declassified-documents/tech-journals/mokusatsu.pdf
Il y a quelques années, je me souviens avoir entendu une déclaration connue sous le nom de « Loi de Murphy » qui dit : « Si cela peut être mal compris, cela le sera. » Mokusatsu fournit une preuve adéquate de cette déclaration. Après tout, si Kantaro Suzuki avait dit quelque chose de précis comme « Je ferai une déclaration après la réunion du cabinet » ou « Nous n’avons encore pris aucune décision », il aurait pu éviter le problème de la traduction du mot ambigu Mokusatsu et du deux conséquences horribles de sa traduction peu propice : les bombes atomiques et cet essai. Voir Page 100 de la note.
[4] Historien de l’économie, professeur à l’Université de Berkeley et à l’École normale supérieure de Pise. Le professeur Cipolla (1922-2000) a également été l’élève de Fernand Braudel. Son œuvre a été principalement axée sur l’histoire économique qu’il a décryptée à travers les passions humaines, ce prisme permettant de mieux comprendre les théories économiques qui, sans cela apparaissent incomplètes.
[5] Accéder aux principaux extraits du texte du professeur Cipolla : http://www.cefro.pro/media/02/02/1435522111.pdf
