L’exemple de l’acide glyoxylique
La publication au JO de la communauté européenne le 25 juillet 2024 de la demande formulée par l’unique producteur européen d’acide glyoxylique[1] basé en France auprès de la commission européenne et faisant valoir que les importations chinoises d’acide glyoxylique font l’objet d’un dumping préjudiciable au tissu industriel européen constitue un exemple significatif de la persistance de la faiblesse de la protection des chaines de valeur stratégiques pour la France et l’Europe[2].
Cette question n’est pas nouvelle, elle avait fait l’objet de plusieurs alertes, notamment lors de la catastrophe de Fukushima survenue en mars 2011 et j’avais publié en 2012 sur ce thème un article dans la revue Sécurité et Stratégie[3] et un post tiré de cet article (n°22 de ce blog). L’OCDE avait publié en juin 2011 un important rapport sur les chocs mondiaux[4] décrits comme des événements à cinétique rapide provoquant de graves conséquences et de fortes perturbations sur au moins deux continents. Il contenait des développements sur l’importance de la prise en compte des chaines de valeur.
Ce rapport sur les chocs mondiaux s’appuyait sur les travaux du Programme de l’OCDE sur l’avenir de 2008 montrant l’intérêt de prendre en compte dans une approche globale des crises l’ensemble des facteurs associés aux chaînes de valeur irrigant l’économie d’un pays et l’économie mondiale.
La guerre en Ukraine qui a débuté en février 2022 et provoqué des perturbations majeures dans les approvisionnements stratégiques a relancé le débat et l’OCDE a de nouveau alerté avec la publication en septembre 2022 d’un document intitulé « Payer le prix de la guerre »[5].
Le traitement de tels risques systémiques est affaire de moyen et long terme en raison notamment des interconnexions entre risques mondiaux et risques locaux favorisant l’accumulation et la propagation des risques. La première action à réaliser est de connaître précisément les interconnexions car tout déficit de connaissance de la chaine de valeur provoque une sous-estimation du potentiel réel des risques et de mauvaises réponses à une crise qui surviendrait.
Cela est néanmoins insuffisant car « connaitre » sans prendre des mesures adaptées d’évitement et de réduction des risques place une structure ou un pays en situation de vulnérabilité à la survenance d’un risque systémique.
Pour y parvenir, un traitement adapté implique pour les gouvernants de concevoir et promouvoir des réglementations adaptées, d’adopter une planification nationale en conséquence qui agira comme un premier niveau d’alerte et de réponse. La planification n’empêche pas la survenance de l’événement crisogéne mais limitera l’effet domino. Il faut également compléter le dispositif avec des « amortisseurs » à partir de réserves stratégiques, y compris monétaires, pour faire face à une reconstruction massive. C’est typiquement le cadre de l’approche “sécurité nationale” mais encore faut-il s’assurer de dépasser le stade de la connaissance de la cartographie industrielle et d’agir au bon niveau qui ne peut être qu’européen compte tenu des enjeux et des mesures dédiées au traitement des vulnérabilités.
Pour revenir à la maitrise de la chaine de valeur concernant la production des antibiotiques, objet de l’enquête antidumping, cette situation est dans le droit fil des révélations de faiblesses du secteur européen des médicaments et matériels médicaux, que la crise sanitaire du COVID a bruyamment mis en évidence.
Le Sénat en juillet 2022 et l’Assemblée Nationale en mai 2024 ont publié des rapports[6] traitant des enjeux liés à la maitrise de chaines de valeur indispensables pour assurer une autonomie stratégique de la France et de l’Europe. Leur lecture est intéressante. Elle montre que si le diagnostic est bien posé, que des mesures ont commencé à être prises depuis 2017 pour réindustrialiser, avec un premier effet positif de création nette d’emplois industriels en France constaté pour la première fois depuis le début des années 2000, les fondamentaux de la filière sont encore très fragiles. La France occupe ainsi une très mauvaise place dans le classement européen concernant la part de la valeur ajoutée industrielle dans la valeur ajoutée totale (24e place) et la 22e place pour la part de l’emploi industriel dans l’emploi total.
On mesure le chemin à parcourir pour lutter contre la régression du poids de l’industrie qui, en France, représente aujourd’hui un peu plus de 10 % du total des emplois contre 25 % en 1977. Sur la même période, la part de l’industrie dans le PIB français avait diminué de 25 % à 13,5 %, alors qu’elle s’établissait à cette date à 25,5 % du PIB en Allemagne, et à 19,5 % du PIB en Italie (données du rapport de l’Assemblée nationale).
L’industrie pharmaceutique est emblématique de cette faiblesse car elle constitue l’un des secteurs ayant le plus délocalisé dans les quarante dernières années.
L’Agence européenne des médicaments (EMA) estime à environ 40 % le volume des médicaments finis commercialisés dans l’Union européenne en provenance de pays tiers (chiffre du début des années 2020).
La part des médicaments produits sur le territoire français ne dépasse pas aujourd’hui 30%. La faiblesse du chiffre s’explique par la recherche d’une plus grande rentabilité et par la pratique de prix administrés incitant à acheter au moindre coût.
Les rapports parlementaires font état également de la dégradation de la position française qui est passée du statut de premier producteur industriel pharmaceutique en Europe, à la cinquième place[7]. Les chaînes de valeur du médicament, très vulnérables, sont très dépendantes de la fourniture des principes actifs dont environ 80 % sont produits en Inde et en Chine (uniquement pour les médicaments dont le brevet est tombé dans le domaine public, ce qui est le cas pour les antibiotiques de base visés par l’enquête antidumping).
Le rapport de l’Assemblée nationale préconise 25 mesures pour permettre un renouveau de la politique industrielle européenne avec notamment un rééquilibrage entre droit de la concurrence et politique industrielle, ce qui implique un assouplissement des règles en matière d’aides d’État une meilleure protection des secteurs stratégiques face aux prises de participations hostiles et aux fuites de technologies avec un contrôle plus strict des investissements directs étrangers (IDE) grâce à des mécanismes de filtrage, dont la France a montré l’exemple mais il reste encore du chemin à parcourir avec notamment le handicap que constitue l’extraterritorialité du droit pratiquée par certains pays mais surtout par les États-Unis qui sont aidés par la position dominante de l’usage du dollar pour les transactions internationales.
Dans le droit fil de ces travaux et du rapport remis à la Commission européenne en avril 2024 par Enrico Letta Président de l’Institut Jacques Delors et ancien Président du Conseil des ministres italiens sur l’avenir du marché unique de l’Union, Mario Draghi, ancien président de la BCE avait été mandaté par la Commission au dernier trimestre 2023 pour établir un rapport sur la compétitivité de l’UE [8]. Son rapport rendu public le 9 septembre 2024 est structuré autour de trois axes principaux : 1) Innover et combler le retard technologique ; 2) disposer d’un plan commun pour la décarbonations et la compétitivité et 3) renforcer la sécurité et réduire les dépendances. Parmi les mesures préconisées concernant ce troisième axe orienté sur la souveraineté stratégique, figure la mise en place d’une plateforme pour sécuriser les approvisionnements en matières premières critiques.
Draghi évoque sans fard, le risque avéré de « lente agonie » de l’UE face aux économies américaines et chinoises et propose comme mesure phare le recours à la dette commune européenne pour réaliser une sorte de super plan Marshall mobilisant à minima 750 milliards d’euros par an. Cela tranche sur la position pour l’instant encore frileuse de plusieurs pays dont notamment l’Allemagne quant à l’accroissement de l’endettement. Néanmoins cela peut s’entendre face au risque de déclassement durable de l’Union. A titre de comparaison, la dette des pays développés avoisinait 124 % du PIB mondial en 1946 contre 124 contre 124 % en 1946. On peut donc comprendre la réticence en l’endettement mais le risque d’effacement et la crise majeure systémique qui s’annonce si rien n’est fait méritent de prendre des décisions de rupture à condition de dépenser pour investir et non pour assurer les fins de mois de pays en finançant du mauvais fonctionnement.es défis sont de taille, mais constituent aussi un facteur de forte incitation à agir en traitant sans naïveté les interactions entre crise et chaînes de valeur. La montée des populismes dans plusieurs pays européens doit également constituer un levier d’action en privilégiant des mesures dictées par la réalité économique et l’efficacité plutôt que par un protectionnisme primaire qui est une arme à un coup se retournant le plus souvent contre son utilisateur en l’affaiblissant. L’enjeu ne peut être que l’objectif rassembleur de sauver notre mode de vie associant liberté et création de valeurs. À chaque fois qu’une société a tenté un autre modèle, un effondrement est survenu.
[1] L’acide glyoxylique est formé par oxydation organique d’éthanedial avec de l’acide nitrique et sa condensation avec les phénols permet de produire de nombreux produits en chimie pharmaceutique notamment dont notamment de l’hydroxyphénylglycine par réaction avec de l’ammoniac. Ce produit est le précurseur de l’antibiotique amoxicilline qui est l’une des molécules les plus utilisées et qui fait régulièrement l’objet de tensions d’approvisionnement depuis quelques années. La production est réalisée sur le site Français de Lamotte (commune de Trosly-Breuil dans l’Oise) qui appartient au groupe ICIG (International Chemicals investor group), société allemande. Le site de Lamotte est un important site industriel depuis la fin du 19eme siècle qui comprend une usine Seveso seuil haut (plus de 1000 emplois sur le site dont près de la moitié dédiés à l’industrie pharmaceutique).
[2] Avis d’ouverture de la procédure : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52024XC04751
[3] https://cdse.fr/securite-strategie-no10/
[4] Les futurs chocs mondiaux disponible en lecture sur : www.oecd.org
[5] Perspectives économiques de l’OCDE, Rapport intermédiaire, septembre 2022 : Payer le prix de la guerre, Éditions OCDE, Paris; https://doi.org/10.1787/4c8d9c61-fr.
[6] Assemblée Nationale : Rapport d’information n°2647, déposé le 22 mai 2024 sur la souveraineté industrielle européenne :
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/due/l16b2647_rapport-information
Sénat : Cinq plans pour reconstruire la souveraineté économique ; Rapport d’information n° 755 déposé le 6 juillet 2022 : https://www.senat.fr/rap/r21-755/r21-755-syn.pdf
[7] Deux des quatre principaux producteurs du continent, la Suisse et le Royaume-Uni ne sont pas membres de l’UE.
[8]Lire le rapport : (version anglaise uniquement) https://commission.europa.eu/document/97e481fd-2dc3-412d-be4c-f152a8232961_en
