Un récent article publié dans la revue Nature le 11 septembre dernier[1] par un collectif d’archéologues et d’anthropologues dans lequel figure une française, Evelyne Heyer, professeur d’anthropologie génétique au Muséum national d’histoire naturelle a remis en question la thèse jusqu’à présent privilégiée, de l’effondrement de la civilisation de l’Ile de Pâques (Rapa Nui), attribuée à une surexploitation des ressources aboutissant à un chute significative de la population. Cette thèse a bénéficié d’une large audience notamment grâce à l’ouvrage Effondrement[2] publié en 2005 par Jared Diamond. Ce dernier a listé les grands échecs ayant conduit à des effondrements complets de civilisation (notamment les Mayas et l’île de Pâques). Il explique ainsi qu’une croissance démographique excédant les ressources disponibles, une diminution des terres arables, un état d’affrontement permanent dans la population pour obtenir des ressources de plus en plus rares et enfin un changement climatique significatif constituent les sous-jacents de ces grandes catastrophes.
Les très récents travaux publiés dans la revue Nature viennent battre en brèche une partie de la démonstration de Diamond reprise par les partisans du « suicide écologique » des habitants de l’ile de Pâques qui avant l’arrivée des européens au 16émé siècle auraient déboisé leur territoire et décimé la faune pour maintenir un haut niveau de civilisation (par exemple l’érection des fameux géants de pierre, les Moai) et une population de 15 000 personnes. Ce choix aurait conduit à raréfier les ressources et à créer les conditions d’affrontements allant jusqu’au cannibalisme. La thèse qui prévalait jusqu’à présent, était que vers 1600, soit environ un siècle avant l’arrivée des européens, la population aurait chuté à 3000 ou 4000 individus, niveau qui aurait été insuffisant pour permettre la poursuite de la sculpture et l’érection des géants de basalte.
Les travaux des anthropologues et des généticiens ont permis de reconstituer la taille de la population de l’île avec des simulations génétiques montrant que si une chute de la population s’est produite entre 1250 et 1430 ans de notre ère et non en 1600, l’effondrement complet se produit au 19éme siècle avec des maladies importées, notamment la variole et l’esclavage.
Les généticiens ont ainsi démontré que la population a toujours été située dans une fourchette allant de 3000 à 4000 personnes, ce qui est corroboré par le fait que moins d’1 km² sur les 164 km² que compte l’île étaient cultivés, ce qui représente une superficie permettant de nourrir au maximum 4000 personnes et certainement pas 15 000 comme cela a servi de base pour les partisans de la théorie de l’écocide. L’analyse génétique démontre également que la diversité génétique des habitants est demeurée constante avec une proportion constante à hauteur de 10% de gènes amérindiens apparus bien avant la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
Quand les européens débarquent sur l’ile de Pâques au 18éme siècle le niveau de population est le même que celui des quatre siècles précédents. S’il est certain que la biodiversité de l’île a été dégradée comme partout où existent des implantations humaines pérennes, les îliens ont su s’adapter à la dégradation puisque le volume global de population est demeuré constant. Le lecteur qui souhaite découvrir plus précisément l’analyse génétique conduisant à ce constat peuvent la retrouver dans l’article de Nature disponible avec le lien de téléchargement [note 1].
S’il est toujours impossible de savoir comment les statues de basalte ont été érigées et pourquoi leur érection a été stoppée, il faut par contre évacuer le scénario d’une civilisation regroupant 15 000 à 20 000 personnes jusqu’en 1600 et dont le volume aurait chuté brutalement suite à une destruction volontaire de l’environnement.
Sans nul doute, la démonstration de Jared Diamond est fragilisée et il sera intéressant de surveiller ses prochaines publications. Il est néanmoins intéressant de constater la difficulté d’identifier les biais cognitifs pouvant conduire à des analyses erronées pouvant entrainer des prises de décisions hasardeuses ou catastrophiques. Les travaux du Prix Nobel d’économie 2002, Daniel Kahneman[3] sur « l’effet de halo » et sur le biais de « pseudo certitude » me semblent intéressants à mettre en perspective avec cet épisode de remise en cause de l’écocide de l’île de Pâques car ils rappellent que nous privilégions fréquemment nos premières impressions et que nous agissons souvent selon des vérités périmées. Attention toutefois de tomber dans l’excès inverse qui conduirait à privilégier une prise de décision rationnelle aseptisée des biais cognitifs, ce qui pourrait être rendu possible avec le développement de l’IA. Le risque serait alors de se trouver un jour face à une crise aggravée par une prise de décision tellement rationnelle qu’elle sera rejetée ou incomprise par les humains à qui elle était destinée.
Plusieurs articles de presse généraliste qui ont commenté les travaux de la revue Nature ont égratignés Jared Diamond[4] sans rappeler qu’il y a vingt ans quand il a publié Effondrement, les données servant de base à l’étude n’étaient pas disponibles.
Il faut également ne pas occulter la cinquième cause d’échec identifiée par Diamond en plus des quatre autres rappelées dans le premier paragraphe de ce post. Cette cinquième cause, selon moi, la plus intéressante à étudier est l’incapacité des décideurs à résoudre les problèmes, incapacité qui transcende les siècles.
L’histoire de l’humanité est malheureusement jalonnée de négligences des problèmes à long terme ou même l’impuissance à les identifier. Effondrement doit être lu avec Bouleversement publié en France en 2020 et qui traite du thème des nations face aux crises et au changement. Diamond y pose la question, toujours déconcertante de savoir pourquoi des sociétés ont connaissance de risques et ne prennent pas, ou mal les bonnes mesures correctrices. Il va ainsi au-delà de l’analyse des échecs individuels de prise de décision car une somme de faillites individuelles n’explique pas totalement une faillite collective. Dans le chapitre 14 d’Effondrement Diamond livre ainsi plusieurs exemples de catastrophes dues à des défauts d’anticipation, de manque d’expérience, d’expérience lointaine ou encore d’utilisation d’un raisonnement par analogie alors que la situation à résoudre n’est pas du même type que celle antérieurement connue. Il cite ainsi l’introduction du lapin et du renard en Australie au XIXème siècle qui provoquera des milliards de dollars de dommages et l’exemple français de préparation à la seconde guerre mondiale sur la base du retour d’expérience de la première guerre. L’absence de perception d’un problème peut également provenir de l’éloignement des gestionnaires ou des décideurs (cela devrait nous interpeller pour traiter par exemple de certains échecs de gouvernance). Il étudie également l’effet dit de « normalité rampante » qui fait que l’on ne s’émeut pas d’un glissement progressif de situation. Autre point très actuel de son analyse : le comportement rationnel.
Ce comportement fait que des individus minoritaires dans une société vont avoir un comportement favorisant leurs intérêts alors que ce comportement est dommageable à une majorité. Cela est possible quand un tel comportement n’est pas illégal. Les freins pour empêcher de telles situations sont faibles car les perdants sont très nombreux et donc peu motivés pour se défendre individuellement. Ce type de comportement peut être aggravé par l’intrusion de l’irrationnel notamment dans la défense de valeurs auxquelles les individus tiennent fortement alors même que ces valeurs ont vu leur sens évoluer …Ce point constitue certainement l’une des clés de la résolution des crises que nous traversons qui montrent les difficultés d’identifier les valeurs fondamentales à défendre sans concession, celles à écarter et celles, nouvelles, à identifier ….
[1] Ancient Rapanui genomes reveal resilience and pre-European contact with the Americas https://www.nature.com/articles/s41586-024-07881-4
[2] Effondrement dont le sous-titre est « Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie a été publié en France en 2006. Jared Diamond, biologiste de l’évolution et également géographe, enseigne à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA).
[3] Voir notamment les post 18, 31 et 32 de ce blog qui évoquent les travaux de Daniel Kahneman.
[4] Ecouter une conférence de Jared Diamond : http://www.youtube.com/watch?v=bc4bXIg8JDk
