La récente parution de l’ouvrage de Marcel Gauchet, Le nœud démocratique ; aux origines de la crise néolibérale[1] donne l’occasion de prolonger dans ce post la réflexion engagée dans ce blog sur le thème de la crise de la démocratie et de l’Etat.[2]
Il faut rappeler et marteler que la crise qui se déroule sous nos yeux n’est que la conséquence du refus des forces politiques et notamment des partis dits de gouvernement de poser la seule question qui vaille, à savoir de définir le type de démocratie proposée aux citoyens. C’est le message contenu dans les différents post déjà publiés dans ce blog depuis une dizaine d’années.
Le dernier ouvrage de Marcel Gauchet est bienvenu car il analyse la crise “dans la démocratie” plutôt que “de” la démocratie. Ce ne sont pas les principes de la démocratie qui sont remis en cause mais son fonctionnement (qui n’est pas uniforme selon les pays). En ce qui concerne la France, il ne s’agit pas de défendre la démocratie contre un totalitarisme mais contre l’individualisme qui ronge les valeurs que nous plébiscitons tout en les affaiblissant. En ne nommant pas depuis au moins trente ans la véritable cause du problème, les partis politiques traditionnels contribuent eux-mêmes à leur délégitimation. Le problème n’est pas nouveau, il avait été posé par Tocqueville dans La démocratie en Amérique avec une analyse lucide des limites de l’égalitarisme qui peut aboutir tout aussi bien au despotisme qu’a la démocratie libérale selon que le peuple souverain place les curseurs conduisant à l’égalité à un niveau limitant les libertés. C’est la conclusion de son ouvrage : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères » [3] .
Ne pas poser clairement les termes de ce débat ne peut que conduire à la fatalité de la dérive des sociétés égalitaires, comme l’a démontré Alexis de Tocqueville dans le chapitre consacré à l’individualisme dans les pays démocratiques[4] ? « Les hommes ne sauraient devenir égaux sans être égaux tout à fait ; et, dès qu’ils ont une fois conçu l’idée de l’égalité, ils la veulent en tout, ou la rejettent en tout. Ils la réclament non seulement dans la société, mais encore dans le gouvernement, dans l’administration, dans l’industrie, dans la politique, dans la religion, et dans tous les rapports de la vie ».
La quête vers l’égalité, si elle est inconditionnelle renforce l’individualisme et isole ce qui aboutit à faire très chèrement payer une réduction des inégalités sociales sans tempérance…L’aboutissement de la quête est la destruction du « vivre ensemble » de manière apaisée, avec le développement du repli sur soi et le délitement des obligations collectives. Tocqueville n’a pas connu les réseaux sociaux et il serait vraisemblablement horrifié de voir combien ils ont amplifié le repli sur soi et le développement égoïste de communautés d’intérêts conduisant à la contestation, puis à l’abandon de ce que nous avons appelé « intérêt général ».
Les travaux de Marcel Gauchet complètent la compréhension de la crise que nous vivons en montrant que l’évolution du capitalisme avec la mondialisation et la financiarisation a été rendue possible par la transformation en profondeur de nos sociétés dans leurs dimensions politiques, juridiques, historique et religieuses. La structuration des sociétés autour de droits individuels sacralisés fait émerger un nouveau monde tout à la fois centré sur le marché et l’individualisme et débarrassé du religieux qui venait quelque part réguler cette organisation du monde occidental. Aujourd’hui le religieux structure la pensée de ceux qui sont en opposition au mode de vie de nos sociétés occidentales et ces dernières, faute de de doctrine assumée quant à la démocratie qu’elles souhaitent défendre se retrouvent affaiblies faces aux coups de boutoirs qui les assaillent sur plusieurs fronts.
Dans la conclusion de son ouvrage Le nœud démocratique, l’auteur démontre que l’Europe qui avait pour objectif lors de sa création, d’accroitre la cohérence défensive des démocraties occidentales contre la menace soviétique l’a perdu avec la combinaison de trois facteurs : la détente est/ouest, puis l’éclatement de l’URSS et la création de la zone commerciale la plus ouverte du monde. Cela a de fait, retiré à l’objectif initial son pouvoir d’entrainement et de cohésion.
Faute de n’avoir pas fait évolué son logiciel de légitimation, l’Europe apparait maintenant comme un repoussoir à de plus en plus de citoyens des Etats nations qui la composent. L’avenir qu’elle propose est pour l’instant en décalage avec les attentes des citoyens liées aux effets des différentes crises qu’ils subissent : économiques, environnementales, migratoires, informationnelles, pour ne citer que les plus significatives. La primauté de droits fondamentaux sur les constitutions des pays constitue à ce titre l’un des nœuds démocratiques à trancher si nous ne voulons pas voir balayer le principe même de démocratie. Caricaturer le débat sur l’Etat de droit est très dangereux et ne fait que renforcer la défiance des individus composant une nation, ces individus étant le cœur de la démocratie en tant qu’appropriation du politique par les citoyens unis en corps constitué dans ce qui est une nation ou un Etat[5].
Oui il y a une crise à l’intérieur de nos démocraties mais ce n’est pas la crise de la démocratie. Marcel Gauchet dans son ouvrage paru en 1995, La révolution des pouvoirs concluait alors sa réflexion en alertant sur la nécessité de trouver un point de sortie sur la représentation démocratique. La révolution française a marqué la coupure avec le religieux et a fondé la démocratie sur la représentation. C’est cette représentation qui est à refonder si nous ne voulons pas retomber dans de nouvelles tyrannies y compris religieuses qui seront d’autant plus dangereuses qu’elles seront insidieuses. Nous en avons malheureusement chaque jour des exemples. Nous sommes donc condamnés “à chercher la meilleure façon d’assurer cet improbable lien de semblance qui nous permet de nous gouverner nous-mêmes au travers d’hommes qui nous gouvernent”.
[1] Marcel Gauchet ; Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale », Gallimard ; Bibliothèque des sciences humaines ; octobre 2024. Cet ouvrage vient compléter ses travaux sur L’Avènement de la démocratie, qui ont donné matière à publication de quatre volumes entre 2007 et 2017, dans la même collection. Ils sont venus compléter la réflexion initiale contenue dans Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion ; paru en 1985 et La Révolution des pouvoirs en 1995.
[2] Post 123, 114, 110, 105, 104, 87, 82, 43, 15.
[3] Tocqueville ; De la démocratie en Amérique ; Conclusion ; vue générale du sujet (chap. VIII) ; p 853 et suiv des œuvres de Tocqueville dans la Pléiade ; tome 2 ; édition de 1992.
[4] De l’individualisme dans les pays démocratiques ; Partie II, chap. II ; p 612 et suiv. Œuvres de Tocqueville dans la Pléiade ; tome 2 ; édition de 1992.
[5] Marcel Gauchet ; le nœud démocratique ; op cit ; Voir pages 220 et suivantes le chapitre Comment la structuration autonome divise et fait crise.
