Les inondations qui ont ravagé la région de Valence à la suite des pluies diluviennes survenues entre le 29 et le 30 octobre ont provoqué la mort de plus de deux cents personnes, le bilan étant malheureusement encore provisoire à la date de rédaction de ce post. Quant aux dégâts matériels, même s’ils ne sont pas encore précisément chiffrés, il est vraisemblable qu’ils seront de l’ordre de plusieurs milliards d’euros si l’on prend pour référence de comparaison les travaux du réassureur Swiss Re qui avait chiffré à 40 milliards d’euros le montant des inondations de juillet 2021 qui avaient affecté l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Autriche, et les Pays-Bas avec 200 morts. 563 km² ont été recouverts par les eaux ce qui représente environ 5 fois la superficie de Paris.

Un impact significatif sur le PIB espagnol de l’ordre de 0,5 point d’indice sur une période de 3 à 5 ans est également plausible au vu de l’importance des dégâts matériels sur les infrastructures essentielles dont la dégradation affectera encore de longs mois le tissu économique. Un chiffre proche de trois milliards commence à circuler rien que pour la remise en état du réseau de transports.

La province de Valence pèse environ 10% du PIB espagnol. Le secteur des services avec notamment le tourisme représente environ 70% du PIB, pour environ 25% en ce qui concerne l’industrie et le bâtiment.  L’agriculture avec notamment la production d’agrumes représente un volume d’exportation de plus de 5 Milliards d’euros qui sera significativement dégradé en 2024 en raison de la perte d’environ 60% pour certaines productions.

Cette catastrophe illustre une nouvelle fois la mauvaise anticipation des situations de crises dans plusieurs compartiments : le traitement inadapté des risques, la mauvaise répartition des ressources entre assurances, budgétisation et dette. L’annonce de la mobilisation d’une enveloppe de crédits budgétaires à hauteur de 10,6 milliards d’euros (dont 5 milliards en garantie de prêts) pour une première réponse est l’illustration de la difficulté de bien appréhender le concept de budgétisation ante catastrophe.  Si l’on rajoute à cela les biais dans la prise de décision par les autorités pour gérer la crise, la catastrophe de Valence contribuera de la plus mauvaise des façons à la pédagogie de la gestion des crises majeures.

Concernant le traitement du risque inondation, force est de constater que la réponse apportée après la catastrophe du 14 octobre 1957 provoquée par la crue du fleuve Turia avec plus de 80 morts, n’a pas débouché sur une analyse temporelle pertinente des risques. Si les travaux de canalisation du fleuve en déportant son lit vers le sud de l’agglomération ont permis au centre-ville d’être épargné, les risques ont été mécaniquement reportés vers le sud, ravagé en octobre 2024, faute d’urbanisation adaptée à la situation.  

La survenance de ce drame va certainement entrainer un traitement de la sinistralité de la zone ravagée avec une approche globale multifactorielle combinant des régimes d’incitation à réaliser des travaux de prévention associant politiques publiques et initiatives privées encouragées par le déploiement de diagnostics de résilience individualisés et l’obligation de travaux de réduction de la vulnérabilité. Il est aussi très probable que la pression sociale et économique soit très forte pour obtenir des mesures d’accompagnement au financement individuel et collectif des efforts de prévention avec un renforcement de l’indemnisation assurantielle (avec apport des pouvoirs publics) pour faciliter une relocalisation éventuelle des assurés sinistrés et une reprise des biens fortement endommagés sans décote pénalisante.

Il est intéressant à ce titre de noter que l’intensité des pluies de 2024 n’a été significativement plus forte qu’en 1957 que dans quelques secteurs (Turis et Chiva avec des pointes à 491 mm en moins de 12 heures ). Les hauteurs constatées en 1957 avaient été de l’ordre de 300 à 361 mm . La rivière Poyo qui présente un dénivelé de 1 km sur une longueur de 50 km et dont il était connu que son lit, canalisé par un ravin, ne pouvait absorber que 800 m3 par seconde était encombré par des infrastructures qui ne pouvaient que créer des embacles préjudiciables à la protection d’une zone devenue industrielle et résidentielle. Le ravin a vu passer le débit de la rivière qui était à sec de 50 m3 d’eau par seconde à prés de 2300 ! C’est ce flux massif qui a provoqué le ravage de la commune de Paiporta où ont été dénombrées le plus de victimes. Si le volume d’eau a été hors norme, l’absence d’aménagement de ce ravin constitue une anomalie au vu des expériences de 1957. Tout cela contribue à faire le désastre de 2024 dans la catégorie des surprises prévisibles, traitée dans le post 18 (voir le lien en fin d’article).

Quant à l’analyse de la défaillance de la prise de décision qui sera éclairée dans les mois à venir par les procédures judiciaires et les enquêtes parlementaires, elle confirme déjà, par le simple constat des faits[1], qu’elle s’explique une fois de plus par les biais agissant sur la prise de décision qui diminuent le discernement à l’égard de la probabilité d’occurrence des catastrophes majeures et de la mesure de l’ampleur de leurs conséquences potentielles.

Parmi les biais traditionnellement identifiés dans de telles circonstances on peut d’ores et déjà en relever deux :

  • Une évaluation à court terme des mesures de prévention qui a pour conséquence que les dépenses dont les effets ne peuvent être mesurés à court terme sont souvent rejetées, ce qui entraine une sous-évaluation des bénéfices des actions de prévention.
  •  L’incapacité à tirer des leçons des catastrophes passées. Le cerveau humain ayant tendance à occulter les moments douloureux et à effacer les émotions, cela porte préjudice à la tenue d’un retour d’expérience exhaustif et explique que des reconstructions à la suite d’une catastrophe se font souvent au même endroit[2].

Les autres biais comme l’optimisme qui contribue à nier l’importance des problèmes ; la négligence des événements que l’on n’a pas subis soi-même avec pour contrepartie une importance disproportionnée aux événements que l’on vient de subir ; l’aveuglement qui conduit à accorder une importance disproportionnée au futur proche par rapport au futur lointain ont également joué. Il est triste de noter que la ville de Valence a reçu en janvier 2024 le titre de « capitale verte de l’Europe » décerné annuellement par la commission européenne pour encourager la prise en compte de l’environnement dans les aménagements urbains. La Commission dans son argumentation a souligné l’exemplarité de Valence pour avoir su tirer les leçons du passé….Bel exemple d’aveuglement pour avoir limité l’analyse aux travaux réalisés pour protéger le centre ville sans s’interroger sur l’artificialisation massive en périphérie.

Quelles perspectives ?

Même si la prise de conscience du changement climatique est plus forte qu’il y a une trentaine d’années, combattre inertie et aversion au changement s’avère toujours difficile sans l’apport d’incitations concrètes à l’investissement sur le long terme avec une injection massive de financements si l’on veut réduire significativement les risques et limiter les pertes humaines.

La mobilisation de capitaux ne peut être efficace que si un changement d’échelle est adopté pour par exemple relocaliser habitations et zones de production de richesses.

La période actuelle qui se caractérise par un endettement très élevé de la plupart des Etats est un frein qu’il faut lever de manière intelligente avec une réallocation des ressources disponibles, notamment la fiscalité, en direction des secteurs pertinents. Cela exige de mettre en place des arbitrages et une régulation étatique stricte permettant d’optimiser et de réaliser des effets de levier entre les financements publics et privés.

Le chantier à réaliser est un défi car il ne peut réussir qu’au prix d’une remise à plat de la fiscalité qui passera vraisemblablement par la généralisation d’une taxe carbone qui est aujourd’hui, en ce qui concerne la France, limitée dans son périmètre (restreint à l’énergie) et son montant (44€ la tonne alors que les objectifs assignés par le plan climat voudraient que ce montant soit de 100 €).

Ce seul chiffre montre l’ampleur des réformes à réaliser si nous ne voulons pas subir en France des catastrophes telles que celle vécue à Valence. L’équation à résoudre impose de réduire l’endettement existant, consacrer une part significative des recettes fiscales à la transition climatique par un mécanisme de redistribution accepté par les citoyens. Cela passe obligatoirement par une redéfinition du périmètre de l’Etat et des collectivités territoriales, mais aussi du système assurantiel qui joue un rôle clé dans la vie économique d’un pays industrialisé. Les dispositifs sont totalement imbriqués et ne peuvent être abandonnés à la seule régulation par les marchés sous peine de prendre le risque d’une déstabilisation sociétale.

Le chemin à parcourir est long car il nécessite de disposer d’un pouvoir politique capable de faire partager à l’ensemble des citoyens qu’un Etat démocratique a le devoir d’assumer des contradictions entre les politiques publiques, ne serait-ce qu’en arbitrant entre ressources disponibles et politiques publiques assumées…. L’actualité politique française montre l’urgence à se préoccuper des mesures à prendre si l’on veut éviter de détériorer la situation économique et sociale du pays.

La gestion de la catastrophe de Valence sera également un test grandeur nature intéressant à suivre pour voir quelles politiques publiques fiscales et budgétaires seront adoptées dans les mois prochains et quelle en sera la crédibilité face aux marchés financiers car le volet de la mobilisation massive de capitaux privés est également un paramètre de la réussite d’une remise en route durable de cette province espagnole.

N’oublions pas également que la question du financement du changement climatique est mondiale, comme l’a encore souligné le rapport 2024 sur le déficit d’adaptation au changement climatique du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), qui, bien que constatant une augmentation des transferts annuels Nord Sud passés de 21 à 28 milliards $, rappelle que le besoin réel se situe dans une fourchette allant 215 à 387 milliards $. [3]

[1] Le 24 octobre 2024, l’Agence d’État de météorologie (AEMET) signale la formation d’une goutte froide et place la région de Valence en vigilance orange le 28 octobre, le littoral en vigilance rouge dès le matin du 29 octobre, puis l’ensemble de la province de Valence quelques heures plus tard. L’alerte SMS adressée à l’ensemble de la population par la Sécurité civile à 20 h 01 est intervenue alors que l’eau commençait à déferler dans les rues de l’agglomération.

[2] Voir notamment sur ce point un article paru en octobre 2010 dans The Milken Institute Review. Overcoming myopia, Howard C.Kunreuther. Erwann O.Michek-Kerjan : Learning from the BP Oil Spill and other catastrophes

[3] Rapport 2024 PNUE https://www.unep.org/fr/resources/rapport-2024-sur-lecart-entre-les-besoins-et-les-perspectives-en-matiere-dadaptation-aux

Post du Blog notamment :


En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire

En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture