J’avais publié en 2012, puis en 2020 deux posts intitulés « Un futur bien sombre ? » Ils étaient inspirés par la lecture des trois grands scénarii contenus dans le document « Global Trends 2030 » établi par la CIA. Les intitulés de deux d’entre-deux étaient pessimistes: « retour en arrière » et « désintégration ». Le retour en arrière décrivait la tentation de repli sur eux-mêmes des États occidentaux en raison de la crise économique et financière des subprimes qui s’annonçait longue. Le scénario « désintégration » était construit autour des conséquences négatives de l’accroissement des risques environnementaux et sociaux pouvant aller jusqu’à l’effondrement. Le scénario « coopération » apparaissait le plus favorable, mais reposait sur l’espoir de convergences fortes entre Chine et Amérique.
Le post de 2020 constatait malheureusement que, malgré de nombreuses alertes et la mise en place ici et là de mécanismes de prévention et de régulation des hypercrises, la situation demeurait préoccupante quant à la prise en charge de situations à l’interconnexion des champs de la sécurité, du sociétal et de l’économie. L’arrêt partiel de la vie économique dans la plupart des pays industrialisés avec la pandémie COVID 19, un BREXIT pour le moins désordonné, les très fortes tensions sino-américaines, la montée des populismes, la poursuite de la dégradation environnementale mondiale, constituaient des facteurs significatifs donnant crédit au scénario « retour en arrière ».
Cinq ans après ce constat pessimiste, partager un troisième post sur le thème d’un futur sombre est un crève-cœur, mais il me semble toujours impossible, comme en 2020, d’écrire que nous pouvons envisager des scénarii exempts de casse sociale, économique et politique. Plus que jamais, les travailleurs et les classes moyennes éprouvent des sentiments de désespoir, d’abandon et d’absence de perspective partagée. Ces catégories socioprofessionnelles avaient été jusqu’alors plus ou moins préservées, ce qui garantissait la solidité des démocraties représentatives. Ces sentiments négatifs commencent aujourd’hui à s’instiller chez les cadres supérieurs, qui constatent eux aussi un accroissement de plus en plus rapide du fossé avec les « riches » et les « hyper riches ».
La publication française en janvier 2021 de l’ouvrage monumental écrit par l’historien Walter Scheidel[1] : Une histoire des inégalités ; De l’âge de pierre au XXIe siècle est l’occasion d’appeler l’attention sur l’effondrement possible des structures économiques, sociales et politiques engendré par une gigantesque montée en puissance des inégalités provoquant partout dans le monde des fragilités dont l’accumulation devient problématique[2]. Cette fragilité entre, selon moi sans doute aucun, dans la catégorie des chocs mondiaux qui avaient été décrits par l’OCDE en 2011[3].
Les travaux de Scheidel font la démonstration que « civilisation et inégalité forment les deux facettes d’un même phénomène : les civilisations les plus développées sont marquées par des inégalités extrêmes » et que « les inégalités matérielles apparaissent quand la quantité de ressources dépasse le volume nécessaire à la seule subsistance ».
L’analyse, fondée sur une rigoureuse analyse historique, montre que l’inégalité extrême n’est réduite que par la survenance de pics de violence de masse, que cette violence soit naturelle (une pandémie, par exemple) ou sociale (révoltes) et que lors des périodes de paix, de prospérité et de stabilité politique, la réduction des inégalités est toujours faible et en tout état de cause ne peut être spontanée.
Dans son introduction, Scheidel évoque les « quatre cavaliers du nivellement » qui matérialisent les quatre chocs ou ruptures, seuls capables de réduire de manière significative les inégalités. Le premier est la guerre de masse, le second regroupe les « révolutions transformatrices » engendrées par les deux guerres mondiales du XX siècle avec des mesures égalisatrices ayant provoqué des millions de morts. Le troisième est l’effondrement d’un État provoqué par la violence qui va entraîner une remise à plat de la répartition des revenus, du patrimoine avec en corollaire une refonte complète de l’ordre politique et social. Le dernier cavalier est celui de la pandémie à forte létalité.
Le risque est aujourd’hui constitué par l’endormissement de ces quatre cavaliers et par le fait que, chacun des quatre chocs, s’il survenait, ne pourrait avoir que des effets réduits, contrairement à ce qui s’est produit lors des deux dernières guerres mondiales.
Ce lissage, nous dit Scheidel, permet d’expliquer le grand réveil des inégalités. Couplé à l’absence de mécanismes suffisamment robustes, même dans les pays les plus égalitaires, pour parvenir à une réduction significative de ces inégalités, cela explique la perte de force des trois premiers cavaliers, sauf à imaginer une guerre nucléaire suffisamment significative qui reconfigurerait radicalement la répartition des ressources… L’historien estime que la survenance d’une pandémie demeure la probabilité la plus grande[4], mais les progrès de la médecine réduisent le risque d’une remise à zéro des compteurs socio-économiques comme cela a pu précédemment se réaliser dans l’histoire de l’humanité. Si la disparition de plusieurs centaines de millions d’humains au XXI siècle est probable, elle serait néanmoins insuffisante à provoquer un « reset » significatif au vu du volume de la population mondiale[5].
Scheidel est donc relativement pessimiste dans sa conclusion qui évoque la poursuite de la période d’accroissement des inégalités favorisée également par la quasi-impossibilité d’obtenir une réforme pacifique des politiques publiques à la hauteur des enjeux d’une réduction significative des inégalités. Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire d’autant que la marche à franchir pour y parvenir est maintenant très haute …Ce qui veut dire que sans aller jusqu’à un effondrement, les Etats risquent d’être confrontés à des mouvements violents pour aller vers une réorganisation compatible avec des « inégalités acceptables »
Ce rappel documenté des liens entre inégalité et effondrement devrait aujourd’hui fortement nous interpeller. Scheidel, chiffres à l’appui, relativise aussi les conséquences de la Révolution française et rappelle que les transformations qu’elle apportera dans la répartition des revenus et la redistribution foncière ont été marginales. Les révolutions, baptisées « égalisatrices » se situent au XX siècle en Russie, où elles seront particulièrement violentes de 1917 à 1930 [6], en Chine et au Cambodge.
Autre constat intéressant, celui de voir que, même dans les pays ayant connu des corrections très violentes d’inégalités, ces dernières refont surface et peuvent même s’accroitre et générer des maxi profiteurs[7]…
Quelles perspectives ?
Le chapitre de conclusion de l’ouvrage de Scheidel s’intitule Qu’est-ce que l’avenir nous réserve ? Il passe en revue les mesures préconisées par plusieurs économistes pour réduire les inégalités, et notamment le programme d’Anthony Atkinson (université de Cambridge, décédé en 2017) qui recommandait l’application de quatre politiques publiques majeures : des impôts sur le revenu plus élevés et plus progressifs ; un abattement sur les revenus du travail pour les contribuables à bas salaire, des prestations sociales substantielles, mais imposables pour les jeunes et un revenu minimum pour chaque citoyen. Atkinson a reconnu que ces mesures réduiraient certes les inégalités d’un facteur 2, mais elles ne suffiraient pas à inverser les effets massifs des inégalités constatées depuis 1970. Les préconisations de Thomas Piketty dans son best-seller Le Capital au XXI siècle, publié en 2013, sont dans la veine de celles d’Atkinson et font également le vœu d’un impôt mondial sur le capital.
La grande faiblesse de toutes ces recommandations est de faire l’impasse sur les moyens à dégager pour transformer en politiques publiques acceptables des utopies sauf à s’engager dans une radicalité destructrice des actuels cadres institutionnels, économiques et sociaux. C’est le schéma porté en France par la France insoumise, schéma qui repose sur la « radicalisation de la démocratie » théorisée aux deux extrémités de l’échiquier politique par Carl Schmitt, le philosophe et juriste nationaliste contempteur du Troisième Reich et Chantal Mouffe, tiers mondialiste[8], qui se rejoignent dans la détestation de la démocratie républicaine au nom de l’efficacité pour l’un et de la lutte contre les inégalités pour l’autre….
La dernière phrase de l’ouvrage de Scheidel est pessimiste « Nous tous, qui attachons tant d’importance à la réduction des inégalités économiques, nous ne devons pas oublier qu’à de très rares exceptions près, elle n’a jamais vu le jour autrement que dans la douleur… » Méfie-toi de tes rêves » dit le proverbe.
Le « trou de souris » auquel fait allusion Scheidel en parlant de « rares exceptions » ne peut être que le courage, celui de donner vie à des idées en rupture avec les doctrines qui servent jusqu’à présent de support aux prises de décisions économiques et politiques. À la différence des théoriciens de la radicalité qui prônent la violence pour mettre à bas le cadre institutionnel de la démocratie républicaine, il semble encore possible de trouver une voie plus consensuelle, mais le temps nous est dorénavant compté.
C’est ce qu’exprimait le Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, dans la conclusion de son ouvrage « Pourquoi les crises reviennent toujours ? »[9] : Nous n’accéderons pas à l’entendement qui nous est nécessaire à moins que nous ne décidions de formuler clairement nos problèmes et de suivre nos réflexions où qu’elles nous conduisent. Certains pensent que nos problèmes sont structurels et qu’il n’existe pas de remède miracle. Je pense, pour ma part, que les seuls obstacles structurels importants à la prospérité du monde sont les doctrines obsolètes qui encombrent l’esprit des hommes. Persister à vouloir analyser la situation actuelle sans remettre en cause les diverses gouvernances (nationales et internationales) à l’aune d’une véritable et sincère évaluation des risques et de leurs interdépendances ne pourra conduire qu’à plus de crise et plus d’incertitude…
Le chantier est immense, mais ne pas s’y engager serait criminel, car cela laisserait le champ libre à des actions dévoyées qui se font jour ici et là sans complexe. Le comportement d’un Elon Musk bénéficiant de l’appui d’un dirigeant mondial doit nous interpeller et nous conforter à faire preuve de courage pour donner du sens et créer de l’espoir autour des valeurs républicaines que nous connaissons, mais que nous n’avons pas su adapter à la réalité de ce siècle. L’égalité républicaine, comme la liberté, se caractérise par sa modération. C’est une égalité juridique et non une égalité de fait. Son objectif n’est pas de répartir la richesse de manière arithmétique, mais de permettre une redistribution acceptable des richesses entre les citoyens et l’égalité républicaine ne peut se comprendre que par la présence de la fraternité. Elle seule peut justifier la prise en compte des grandes contraintes économiques et sociétales auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés et qui ne font pas bon ménage avec des idéologies utopiques, qui, si nous les laissons prospérer, nous précipiterons sûrement vers un effondrement.
[1]Walter SCHEIDEL, né le 9 juillet 1966, est un historien autrichien, professeur d’université enseignant l’histoire ancienne à l’université Stanford, en Californie. Ses principaux thèmes de recherche sont l’histoire sociale et économique ancienne, la démographie historique prémoderne et les approches comparatives et transdisciplinaires de l’histoire du monde. Son analyse minutieuse décortique à travers les siècles la persistance des inégalités et les processus persistants d’anéantissement et de renaissance des sociétés.
Édition originale : The Great Leveler: Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century; Princeton University Press, 2017 ; Edition française en janvier 2021 ; Editions Acte Sud puis en septembre 2024 dans la collection BABEL sous le titre : Une histoire des inégalités ; De l’âge de pierre au XXIe siècle.
Le site de l’auteur : www.walterscheidel.com
[2] En 2015 la fortune des 62 personnes les plus riches équivalait à ce que possédait la moitié de l’humanité, soit 3,5 milliards d’êtres humains, et le 1 % des ménages les plus nantis de la planète détenait plus de la moitié du capital privé mondial. Scheidel rappelle que ces écarts ne sont pas nouveaux, mais il faut remonter avant la Première Guerre mondiale pour retrouver des équivalents. Par exemple, en Angleterre, à la veille de la Première Guerre mondiale, les 10 % les plus fortunés possédaient 92 % du capital privé, contre 50 % aujourd’hui. Et, il y a 2 000 ans, dans l’Empire romain, la fortune des plus riches était environ 1,5 million de fois supérieure au revenu annuel moyen par habitant, soit le même ratio qu’aujourd’hui avec les quatre plus grandes fortunes mondiales au regard du revenu d’un Américain moyen. Scheidel utilise dans ses études la base de données mondiale sur les inégalités de revenus et de patrimoines (Word Wealth and Income Database /WWID accessible via : www.wid.word
[3] Travaux de l’OCDE sur les chocs mondiaux publiés en juin 2011 sous la forme d’un guide stratégique destiné à s’approprier les risques systémiques du futur pour mieux s’y préparer.
L’OCDE traitait cinq scénarii : Pandémie, cyberattaque sur une infrastructure critique, crise financière, conflit socio-économique et une tempête géomagnétique. Le scénario « conflit socioéconomique » prend en compte les conséquences des inégalités, mais ne développe pas le sujet dans la profondeur de Scheidel. Néanmoins les travaux de l’OCDE en distinguant risques mondiaux et risques locaux du fait de l’existence de plates-formes d’interconnexion favorisant l’accumulation et la propagation des risques confortent l’analyse historique de Scheidel. Toute faiblesse dans la connaissance des interconnexions provoque une sous-estimation du potentiel réel des risques et de mauvaises réponses aux crises. Ces interconnexions sont qualifiées par l’International Country Risk Guide (ICRG) de « conducteurs sous-jacents » nécessitant un traitement et des stratégies de long terme.
Le document de l’OCDE n’est plus accessible directement en ligne, mais peut être demandé via le site www.oecd.org
[4] Podcast Radio France sur le thème de la Pandémie avec Walter Scheidel: Le monde d’après sera-t-il plus inégal ? du mardi 9 février 2021 : Le Covid-19 sera-t-il le choc qui mettra fin aux inégalités actuelles comme l’ont fait auparavant d’autres chocs historiques ? https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/pandemie-le-monde-d-apres-sera-t-il-plus-inegal-3020083
[5] La grande peste du XIVe siècle décimera ainsi entre 25 à 45 % de la population européenne ; 50 % pour l’Angleterre, qui ne reviendra au niveau antérieur à la pandémie qu’au début du XVIIIe siècle. Les possédants sont les plus touchés économiquement. Post pandémie, la pénurie de main-d’œuvre est très importante avec pour corollaire des fortes exigences salariales au point que les gouvernements légiféreront, mais sans grand succès pour imposer une modération des salaires (attesté par les archives de nombreuses seigneuries et couvents qui évoquent des cas de triplement de salaires et la difficulté de recruter. De plus la propriété foncière est remise en cause dans de nombreux territoires du fait de la disparition de familles entières empêchant les successions et incitant à des redistributions.
[6] En 1930, 760 000 hommes furent arrêtés, 1,8 million l’année suivante. 300 000 ont péri, et les chiffres les plus documentés estiment que 6 millions de personnes sont mortes de faim. En 1937, 93 % de l’agriculture est collectivisée. Le salaire des travailleurs urbains baisse de 50 % entre 1928 et 1940. Ce nivellement se prolongera dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, et au moins jusque dans les années 1970.
[7] Sully, Premier ministre d’Henri IV détournera 5 millions de livres, soit environ 230 millions € équivalents au salaire annuel de 27 000 ouvriers non qualifiés ; Richelieu détournera 20 millions de livres et Mazarin 37 millions, soit l’équivalent du salaire de 164 000 ouvriers. Ces chiffres colossaux pour l’époque ne sont rien, remarque Scheidel, au regard des prédations réalisées par le chinois Zhou Yongkang, plusieurs fois ministre et membre du bureau politique du Parti communiste qui détournera environ 12 milliards de dollars avant d’être arrêté en 2013 et condamné à la prison à vie.
[8] Un développement des théories de Chantal Mouffe sur la radicalité démocratique a été présenté dans le post 125 :https://gerard-pardini.fr/2024/07/27/comprendre-les-crises-125-quel-choix-de-democratie-pour-comprendre-la-crise-politique-actuelle/
[9] Paul Krugman ; Pourquoi les crises reviennent toujours ? Éditions du Seuil, 2000; réédition 2009. À propos de cet ouvrage : HUGON Philippe, « Interprétations diverses autour de la crise économique », Revue internationale et stratégique, 2010/1 (n° 77), p. 193-198.
https://shs.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2010-1-page-193?lang=fr
