La dérive sociale que l’on constate aujourd’hui concernant des sujets tels que les risques sanitaires, l’immigration, la sécurité (ou l’insécurité) rappelle celle qui a pu être observée lors des grandes épidémies de peste qui ravagèrent l’Europe entre le 14ème et le 18ème siècle. A cette époque, la désorganisation sociale s’expliquait par les deux facteurs primaires de peur qu’ont été l’intensité et la létalité de l’épidémie. Ces deux facteurs ont été alimentés et amplifiés par l’Eglise catholique qui portait à cette époque un discours culpabilisant reposant sur l’idée d’un Dieu tout puissant punissant par la maladie des hommes coupables. Le discours sur la punition divine fut délivré aux foules pour expliquer tous les cataclysmes, guerres, famines, catastrophes naturelles[1]…
La pandémie de la COVID a ressuscité une intensité de peur de même nature, bien que sa létalité ait été sans commune mesure avec celle des épidémies de peste. A titre d’exemple, celle du moyen âge décimera en quatre ans de 25 à 40 millions de personnes et celle qui sévira à Marseille en 1720 provoquera le décès de plus de 50 000 personnes, soit la moitié des habitants de la ville[2].
Récemment et hors Europe, des épidémies limitées mais très létales comme la fièvre EBOLA en 2014 ont également fait resurgir la conception pessimiste, construite dans l’occident chrétien, autour de la triade « diable, péché, mort » portant en sous-jacents : vie, mal, faute, liberté et échec. A ce titre, force est de constater d’une part, que le partage de cette conception a essaimé bien au-delà de la sphère d’influence de la religion catholique, et d’autre part que, malgré la dilution de cette conception au sortir des deux guerres mondiales grâce à une expansion sans précédent de la croissance économique, de l’innovation et des progrès de la médecine, nous assistons à un inquiétant regain, un peu partout dans le monde, de l’idée que les catastrophes constitueraient le prix de nos fautes et seraient donc une punition collective.
La nouveauté par rapport au moyen-âge me semble être la diffusion d’idées portant le message qu’existeraient plusieurs expéditeurs de la punition collective: le Dieu d’une religion, une idéologie (par exemple le capitalisme), mais aussi l’homme lui-même qui en ne respectant pas la nature créée les conditions de la punition. Le siècle actuel mélange tout cela à la fois, et ce, dans un contexte où le progrès scientifique est extraordinaire tout comme son rejet à partir d’un imaginaire construit à partir de peurs ancestrales et de préjugés. Ce cocktail alimente ainsi un individualisme débridé, déconnecté de toute solidarité et un complotisme dont le comburant est constitué par la diffusion massive de données dans une population de plus en plus dans l’incapacité de les analyser.
Il ne s’agit plus aujourd’hui de réfuter une construction intellectuelle bâtie par les pères de l’Eglise du mépris du monde et de l’homme[3] mais de combattre des mouvements politiques, des sectes, des religions, des individus partageant de manière désordonnée et confuse l’idée qu’il faut anéantir (au mieux politiquement, au pire réellement) tous ceux ne partageant pas leurs idées.
Aujourd’hui, les conditions semblent de nouveau réunies pour voir se réaliser la convergence entre un discours pessimiste sur l’avenir de l’humanité et une série de désastres, de crises et de malheurs collectifs. Cette coïncidence redonne vie, chez les individus, aux peurs viscérales et peut conduire États , responsables religieux et même entreprises de taille mondiale à manier la peur comme instrument d’obéissance. On ne peut que s’en inquiéter car cela a toujours fini dans les pires excès. Cette puissance de l’idée de mal est colossale car si elle permet à l’homme d’affirmer sa puissance en luttant avec les technologies qu’il maîtrise contre les conséquences visibles du mal, elle rend aussi visible et palpable sa faiblesse, avec son cortège de peurs, de négations, de compromissions inhérentes à toute situation où chacun est en danger.
Cela nous projette dans un environnement instable et dangereux car le jour se rapproche où nos démocraties risquent d’être confrontées à des arbitrages impossibles entre la sauvegarde des libertés et la mise en place de mesures coercitives liberticides pour combattre des pandémies létales, pour réguler des réseaux numériques, pour rationner de l’eau, pour trier qui pourrait être soigné….
Comment sera alors évalué le sentiment « d’évidente nécessité », qui dictera la conduite des pouvoirs publics et de ses agents dans des situations de crise qui se situeront sur une ligne de crête entre préservation de la vie et préservation de l’ordre public…quand ce ne sera pas également possiblement préservation d’un pouvoir… ? Le seul fait de poser la question ouvre un champ vertigineux de réflexion.
Comment être certain par les temps déraisonnables que nous commençons à vivre que les dirigeants prendront le temps d’analyser une situation pour savoir si elle constitue un accident conjoncturel ou une véritable crise porteuse d’un possible effondrement ? Comment également être certain que le libre arbitre des gouvernés sera préservé à l’aube des possibilités gigantesques offertes par la combinaison des outils de l’intelligence artificielle et des réseaux ? C’est à ces deux niveaux que l’irruption de la peur dans la prise de décision sera désastreuse.
Les épidémies de peste du moyen-âge n’ont pas créé de nouvelles pratiques cultuelles, liturgiques ou de nouvelles représentations de la mort et du salut, ni même conduit à l’effondrement du monde médiéval comme l’explique très clairement l’historien Vincent Corriol[4] , mais leur multiplication a engendré une mutation sociétale sur plus d’un siècle, et qui conduira à vivre dans de nouvelles conditions économiques et sociales dictées par l’effondrement démographique. Si un nouveau monde surgit des fléaux traversés au XIVe, il a conservé ses valeurs religieuses et philosophiques. La situation en 2025 est différente car l’homme dispose de la capacité de maitriser le vivant, ce qui de mon point de vue est encore plus radical que la maitrise du feu atomique.
Le ciment sociétal de l’ancien monde était constitué par la garantie que l’action collective participait à une sauvegarde de l’humanité s’inscrivant dans une culture humaniste qui s’est renforcée au fil des siècles. Ce constat fait dire à Jean Delumeau dans sa conclusion de La peur en Occident : « Les autorités civiles et religieuses tenaient mieux que jadis, la situation en main…enfin, une culture, qui à l’époque de l’humanisme s’était sentie fragile et ambiguë, prenait maintenant structure et assise grâce aux collèges qui en assuraient le filtrage idéologique et la diffusion. Satan n’était pas nié mais il était progressivement maitrisé ».
Aujourd’hui, la bascule est de toute autre nature. Elle avait été identifiée dés 1972 par le professeur Jean Rostand [5] qui décrivait un homo biologicus succédant à homo sapiens : « Voici que l’homo sapiens est en voie de devenir Homo biologicus, un étrange bipède qui cumulera les propriétés de se reproduire sans mâle comme les pucerons, de féconder sa femelle à distance comme les mollusques Nautiles, de changer de sexe comme les poissons Xiphophores, de se bouturer comme le ver de terre, de remplacer ses parties manquantes comme le triton, de se développer en dehors du corps maternel comme le kangourou, de se mettre en état d’hibernation comme le hérisson »
Le clonage des mammifères ouvert avec la naissance de la brebis Dolly en 1996, symbolise bien la nouvelle ère dans laquelle nous vivons, contrainte de réguler un marché du vivant sans garantie de le faire de manière universelle. Même s’il existe encore des barrières et des interdits, cette maitrise du vivant fait sauter le dernier verrou qui pourrait empêcher un désastre mondial. Nous disposons aujourd’hui d’un paramètre permettant d’inclure dans les stratégies les plus folles des dirigeants les plus fous que l’humanité pourrait survivre à tout désastre qu’elle provoquerait en mettant à l’abri le patrimoine génétique humain qui pourrait être réactivé sur terre ou ailleurs …
Tout devenant possible quant à la maitrise de la vie, nous risquons de perdre toute mesure et cela n’est pas sans conséquence sur notre perception individuelle et collective de la peur avec notamment une accélération de la diffusion de la croyance en une sorte de « magie sociale »[6] venant au secours des défaillances du politique. Si cela se concrétisait, le siècle actuel pourrait être celui d’un retour vers l’âge de la magie. Cela sera d’autant plus rapide si le discours magique prend le pas sur la vérité, la raison et la dignité, trois valeurs qui ont traversés les siècles et donné l’espoir aux hommes.
[1] Les travaux de l’historien Jean Delumeau (1923-2020), sont remarquablement éclairants notamment dans deux ouvrages majeurs : La peur en occident, publié en 1978 aux éditions Fayard qui couvre la période allant du XIVe XVIIIe ; Le Péché, la Peur, la culpabilisation en Occident ; publié en 1983 également chez Fayard.
[2] Jean Favier (dir) ; Dictionnaire de la France médiévale ; Article « Peste » ; Fayard 1993. Florian Mazel (dir) ; Nouvelle histoire du Moyen Age ; Chapitre 18 : Sociétés en crise ; Seuil ; 2021.
[3] Sur ce point, lire le chapitre 1 de l’ouvrage de Jean Delumeau ; Le Péché, la Peur, la culpabilisation en Occident : « Le mépris du monde et la dévaluation de l’homme, l’un portant l’autre…plongent leurs racines dans la Bible (Livre de Job, Ecclésiaste) mais aussi dans la civilisation gréco-romaine. Le thème est développé par Plutarque, qui renvoie sur l’Iliade où l’on lit : « rien n’est plus misérable que l’homme de tout ce qui a souffle et mouvement » …Chez Saint-Augustin on trouve l’affirmation que la nature est instable, Dieu pouvant à tout moment y intervenir et comme elle ne possède pas de solidité interne, comment la science aurait-elle prise sur elle…«
[4] Vincent Corriol ; article « Sociétés en crise » in Nouvelle histoire du moyen-âge ; op cit.
[5] Jean Rostand, cité dans David Rorvik, Brave New Baby, Paris, Albin Michel, 1972, p. 17. Voir également l’article Ethique et Science dans les annales de l’association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) Volume 41, numéro 2, 1974. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3447610
[6] Ernst Cassirer ; Le mythe de l’Etat ; Gallimard, Bibliothèque des idées ; 1993 ; traduction de l’édition anglaise de 1946.
Le terme de « magie sociale » a été décrit dans cet essai du philosophe Allemand. Il démontre dans cet ouvrage les mécanismes qui ont conduit au totalitarisme. Cette réflexion sur la pensée politique du 20ème siècle est un plaidoyer pour que la raison politique ne déroge pas à sa plus haute des fonctions : réaffirmer la culture contre les tentations d’ériger une idéologie en raison.
