La sidération provoquée par la rencontre entre Volodymyr Zelenski et Donald Trump le 28 février 2025 à Washington, dans le bureau du Président américain[1] et avec une mise en scène totalement inhabituelle pour ce type de relations est à la hauteur de la remise en cause des rapports de force entre la Russie, les Etats-Unis et l’Europe et bien entendu sur le conflit Ukrainien. L’événement a été qualifié d’historique par les médias et les commentateurs mais à l’analyser froidement il entre dans la catégorie des « surprises prévisibles ». Cela a déjà fait l’objet de plusieurs post sur ce site et notamment à l’occasion de la première élection de Donald Trump le 8 novembre 2016[2].
Le relâchement de la relation atlantique est ancien. Qui est féru d’histoire se rappellera que le Président Roosevelt avait envisagé un redécoupage de l’Europe de l’après seconde guerre mondiale avec une France amputée d’une partie de la région Nord au profit d’un ensemble néerlando-belgo -luxembourgeois et la rive gauche du Rhône transférée à l’Italie ! La France était alors perçue comme un obstacle au projet de réorganisation planétaire américain et faire sortir du jeu un pays disposant de vastes zones d’influences en Afrique et en Asie était un but de guerre américain[3] . Il est tout aussi utile de se remettre en mémoire qu’en 1942, l’administration américaine avait bâti un projet plaçant les colonies françaises sous un régime de tutelle (International trusteeship) donnant accès à l’Amérique aux ressources de ces pays et à des positions stratégiques de contrôle de routes commerciales[4].
Rien de bien nouveau sous le soleil, mais Donald Trump restera celui qui aura mis en scène de la plus grossière manière et sans se préoccuper le moins du monde des conséquences de long terme pour son propre pays un infléchissement majeur de la relation. La brutalité de la rupture a, de plus été aggravée par un affichage décomplexé de la monétisation des relations internationales. La tentative de captation des ressources minières de l’Ukraine sans contrepartie véritablement solide permettant d’envisager un point de sortie équilibré du conflit, tout comme les annonces assez désordonnées de mise en place de droits douaniers constituent des événements de grande intensité venant perturber la compréhension du sujet principal.
Les événements que traverse l’Europe depuis février 2022 avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie viennent ajouter à la complexité de la relation atlantique, mise à mal de manière significative avec la crise financière des subprimes en 2008-2009. L’économie allemande s’est rapprochée de la Russie et des ex pays de l’Est en renforçant ses exportations et dans le même temps, les européens, de plus en plus en plus dépendants du gaz et du pétrole russes se sont montré attentifs aux arguments russes concernant leur hostilité au déploiement en Europe par les Etats-Unis du projet de bouclier antimissiles dont l’objectif affiché était la garantie de se préserver d’attaques iraniennes.
Faute de vision stratégique européenne, nous avons depuis le dernier quart de siècle privilégié les interminables discussions et les vaticinations sur des notions, des concepts… comme l’Occident, la place de l’Europe dans l’Occident, les valeurs démocratiques etc. etc. alors que la Russie réactivait dans le même espace-temps la notion « d’étranger proche » mais en lui donnant corps par des actions d’ingérence et de pressions notamment en Arménie, en Ukraine, en Géorgie et que les pays européens frontaliers de la Russie comme la Pologne et les Etats Baltes commençaient à penser des alliances régionales comme par exemple « l’Initiative des trois mers »[5].
Si l’on rajoute à la confusion stratégique régnant au sein de l’UE parcourue d’intérêts divergents, le constat du délitement des valeurs occidentales (démocratie libérale et économie de marché) promues valeurs universelles après la seconde guerre mondiale, il devient facile de comprendre que l’Occident dans son acception de l’après-guerre (USA et Europe) ne peut plus avoir de stratégie cohérente face au reste du monde[6] et que pour une nation Empire comme les Etats-Unis, le but de guerre principal n’est plus la relation transatlantique mais la confrontation avec la Chine, en passe de devenir la première puissance économique et détrôner l’impérium américain.
Le point à trancher est fondamental car il remet en cause dans la gestion des relations internationales la place privilégiée des droits de l’homme et la protection des minorités, ce qui s’accommodait d’une notion floue de frontières et allait de pair avec une mondialisation heureuse. Ce qui se passe sous nos yeux est d’une part, la contestation de cet ordre et d’autre part, une demande de frontières stables, garantes d’une stabilité internationale car l’idéal d’un monde occidental stabilisé de Vancouver à Vladivostok qui avait été affiché en 1990 avec la conférence pour la sécurité en Europe est désormais perdu. Pour l’Europe, ce n’est ni plus ni moins que de traiter les questions restées en suspens après les deux conflits mondiaux !
C’est en cela que la séquence Trump est dangereuse, elle est tout à la fois une surprise prévisible car tout ce que le personnage réalise a été annoncé, mais elle s’inscrit également dans un contexte dans lequel les principales parties prenantes, UE, Etats-Unis, Russie et Ukraine peuvent être confrontés aux comportements irrationnels de leurs acteurs. Cette irrationalité revêt des formes multiples : décisions héroïques, mais inutiles, comportement collectif suicidaire faute de surmonter des désaccords, comportement économique mû par un si fort désir d’engranger des profits que tous les mécanismes d’autorégulation sont impuissants à contenir un désastre…
Dans ce contexte pour le moins complexe, au moins six biais cognitifs vont entrainer, chacun à des degrés divers des réactions inappropriées dans les chaines de décision des trois grands acteurs :
L’optimisme qui va occulter certains scénarios au prétexte qu’ils sont inenvisageables ; les expertises contradictoires qui inciteront à se ranger aux évaluations les plus proches de leurs objectifs ; les contraintes budgétaires qui vont privilégier la sous-évaluation des mesures , dont il est toujours difficile de quantifier le retour sur investissement ; les difficultés de prendre en compte les interdépendances dont la maitrise constitue le facteur clé de résolution d’une crise systémique ; la « cécité mimétique » car parfois les décideurs dans un souci de prudence ou de déresponsabilisation succombent à la facilité d’imiter le comportement d’autres acteurs en faisant l’économie d’une analyse sur la bonne adéquation de cette transposition à leur propre situation et enfin l’occultation d’événements du passé.
La seule certitude que nous pouvons avoir est que ces biais conduisent immanquablement à une crise grave. Il est intéressant sur ce point de se reporter aux travaux du Prix Nobel Daniel Kahneman qui présente la particularité d’être un sociologue et un économiste. Il analyse ainsi dans son dernier ouvrage, Système 1, Système 2[7],des biais tels que l’égocentrisme et le statu quo. Le premier ancre la croyance d’être plus intelligent que le voisin, le second freine le changement de comportement. Il analyse également l’effet de halo qui privilégie la première impression, et le biais de pseudo certitude, qui fait agir selon des vérités périmées.
Il faut néanmoins tempérer l’optimisme de certains qui pensent que les travaux des comportementalistes permettraient de rationaliser les erreurs possibles. Si les situations à risque dans le domaine de l’économie peuvent se prêter à la modélisation, cela semble plus difficile pour des décisions à caractère plus politique car il existe toujours de la place dans ce champ pour l’aveuglement, le panache, mais aussi la stupidité, difficilement modélisable.
Nous vivons l’une de ces périodes charnières de l’humanité, de celles qui précédent de grands bouleversements. Cette fois-ci, la crise sera très violente car elle remet en cause notre modèle sociétal et au premier chef la démocratie, qui s’épanouit dans les périodes de beau temps. Il ne s’agit plus aujourd’hui de traverser une tempête mais de s’adapter à un nouveau monde dont Donald Trump est tout à la fois un repoussoir et un modèle. Il n’y aura que du malheur à être spectateur de la période car les rapports à la vie, à l’information, au pouvoir ne bénéficient plus des légitimités séculaires auxquelles nous nous sommes habitués au point de les croire immuables. Ce constat est tout à la fois cruel et optimiste car il redonne au défi de donner vie à l’Europe une puissance à la mesure du désastre moral qu’incarne aujourd’hui le président des Etats-Unis.
[1] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/28/lechange-entre-trump-et-zelensky-transcription-integrale/
[2] https://gerard-pardini.fr/2017/12/23/comprendre-les-crises-28-lelection-de-donald-trump-une-surprise-previsible/
[3] Éric Branca ; L’ami américain ; 2022 ; éditions Perrin. L’ouvrage comporte des références inédites provenant d’archives récemment déclassifiées et apporte un éclairage sans fard sur la relation transatlantique de 1940 à 1969.
[4] Il faudra attendre la présidence Nixon en 1969 et surtout le passage d’Henri Kissinger comme conseiller à la sécurité nationale puis secrétaire d’Etat durant la période 1969 – 1976 (Présidences Nixon et Ford) pour que la politique américaine s’infléchisse la relation avec l’Europe et notamment avec la France et l’Allemagne. Il est néanmoins intéressant de constater pour la relation Chine/Taiwan, les fondamentaux de négociation de la politique américaine de Nixon sont proches de ce que l’on constate aujourd’hui. Le département d’Etat avait fait savoir aux Chinois que si Nixon était réélu en 1972, les Etats-Unis reconnaitraient la Chine communiste et cela sans garantie pour la sécurité de Taiwan.
[5] L’initiative a été lancée en 2016 avec pour objectif de renforcer la coopération entre douze Etats, (Pologne, Estonie, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Autriche, Roumanie, Bulgarie, Slovénie, Slovaquie, Croatie et République Tchèque) dans les secteurs de l’énergie, de l’économie, des transports, de la science et de la culture. Cette démarche peut être interprétée comme un renforcement de l’unité européenne mais aussi un signal de fracture de plus en plus grande au sein de l’UE entre Ouest et Est. L’Allemagne y a vu une volonté d’isoler la Russie alors que son intérêt était à un renforcement de sa relation, principalement motivée par le besoin d’énergie fossile à bas prix, garanti par la réalisation du gazoduc Nord Stream rendu indispensable pour compenser l’abandon du nucléaire civil en 2011. Il faut également rappeler que l’inclinaison stratégique de l’Allemagne vers la Russie est ancienne et remonte en ce qui concerne l’énergie aux buts de guerre allemands des deux guerres mondiales et ensuite dans les années 1960 avec les investissements consentis par la RFA pour participer à la construction d’infrastructures d’extraction et de transport de gaz vers les bassins industriels allemands.
[6] Lire sur ce point le remarquable ouvrage de Georges Henri Soutou, La grande rupture ; 1989-2024 ; Chap. 9 ; Vers la Rupture (2015-2022) p 211 et suiv ; Tallandier ; Essais ; 2024.
[7] Daniel Kahneman, Système 1, Système 2, les deux vitesses de la pensée. Flammarion ; 2012 ; Collection Champs en 2016.
