Comprendre les crises (136) Prendre conscience de l’éclatement du concept de vérité

Le précédent post traitait des « surprises prévisibles » à propos de la connaissance de la réalité du lien transatlantique et il concluait sur l’urgence à prendre conscience que les légitimités séculaires qui étaient partagées par les démocraties concernant notamment les rapports à la vie, à l’information et au pouvoir ne bénéficient désormais plus d’un socle de référence. Ce dernier se délite d’autant plus vite que décroit à grande vitesse la perte de connaissance par les citoyens européens de ce qui constituait un territoire philosophique fondé sur le « qui sommes-nous ». Nous avons préféré nous convaincre d’être durablement à l’abri de périls existentiels et de nous concentrer sur « savoir ce que nous sommes ».  Nous avons ainsi sacrifié la grille de lecture héritée de la philosophie classique et du savoir grec dont la force reposait d’une part sur la critique des croyances et des valeurs des anciennes traditions religieuses, et d’autre part sur la valorisation des savoirs positifs[1].

Nous sommes horrifiés par le spectacle donné par les présidents américain et russe mais il n’est que le produit d’un cycle mondial dans lequel la part belle a été faite à une autonomisation de la pensée tournée vers des concepts et coupée du réel scientifique et social. Chaque corporation, chaque communauté a édifié sa forteresse doctrinale pour reprendre une expression de V. CITOT avec en corollaire un enjeu intellectuel désormais plus tourné vers la domination qu’à la fonction de dire le vrai. 

Cela explique notamment le grand écart sur le concept de vérité dont nous n’avons pas voulu voir l’évolution tant nous nous sommes persuadés qu’il ne pouvait être qu’universel dans sa perception. Pourtant, si l’on se penche sur les origines et les évolutions du concept de vérité, il apparait que dés l’origine existent des antinomies et des instabilités dans sa définition qui est loin d’être simple. Qui aujourd’hui sait que la langue russe est la seule au sein de la macro sphère géographique européenne à disposer de deux mots pour représenter « vérité ». le premier « Istina » désigne la véritédans son rapport ontologique à l’être[2] ; le second « Pravda » inclut une notion de justice et désigne la vérité comme « devoir être ». Dans les autres langues, les termes de « truth », en anglais « wahreit » en allemand, s’inscrivent tout comme le latin « véritas » dans un champ sémantique assez large incluant des significations scientifiques, logiques et morales[3].

Une vision commune de la notion de vérité, dégagée de son contexte initial poétique, religieux et juridique a été partagée pendant plusieurs siècles et c’est ce qui nous a fait naïvement croire qu’il pouvait y avoir unicité de perception du concept. Nous avons été horrifiés de voir que le Président d’un grand pays démocratique pouvait défendre sans difficulté des vérités alternatives et les faire partager massivement via les réseaux sociaux pour leur donner les habits de la réalité. Ce constat est la démonstration d’un retour en force du religieux dans l’acception de la notion.  La vérité est alors la promesse imprescriptible de Dieu et relève de la théocratie dont force est de constater que les présidences Trump et Poutine ne rechignent pas à en cultiver une proximité décomplexée. Coté Etats-Unis, il existe encore des contre-pouvoirs, mais le sous-jacent qui sert de fondement à la communication actuelle est bien celui d’un dirigeant choisi par Dieu pour diriger le pays[4]. Cet affichage est tout aussi flagrant coté Russie.[5] Il est également utile de rappeler que si la constitution américaine ne mentionne pas Dieu, cette référence existe dans les Etats fédérés [6] et Poutine a révisé la constitution de la Russie en juillet 2020 pour lui permettre de se représenter pour deux autres mandats et en introduire une référence à « la mémoire de nos ancêtres qui nous ont transmis des idéaux et la foi en Dieu »[7].

Peu importe que les présidents concernés soient ou non des vrais croyants, qu’ils soient persuadés ou pas de leurs discours, qu’ils soient de purs cyniques…La question n’est plus à ce stade. Ce qui compte, c’est que de moins en moins de citoyens soient en mesure de distinguer les trois paradigmes qui concourent à l’acceptation de la notion de vérité, ce qui permettrait de se forger un esprit critique. Le premier paradigme relève du théologico-juridique et remonte aux fondements hébraïques. Il verbalise l’alliance homme/ Dieu et fait confiance en la promesse que l’on peut se fier à un point de référence qui sera stable dans la durée[8]. Cette première définition est très proche du « Truth » anglais et constitue l’une des explications de la relative facilité avec laquelle les américains s’approprient cette vision.

Le second paradigme est celui porté par le grec « Alêtheia » qui construit la vérité comme un rapport à ce qui est caché, dissimulé, oublié. La signification grecque se retrouve dans l’Odyssée où Homère nous décrit un Ulysse sachant donner à ses propos destinés à Penelope (qui sont des mensonges, car il ne veut pas être reconnu) l’apparence de la vérité. Mais c’est aussi l’allégorie de la caverne de Platon dont il est nécessaire de se détourner des ombres, apparences de la vérité, pour accéder à l’authentique vérité qui est de dispenser le bien. C’est aussi l’apport d’Aristote qui a longtemps fondé la perception européenne de la vérité en décrivant la possibilité de la correspondance entre l’être tel qu’il apparait et le discours tel qu’on le profère[9]. Cela permet de tenir sur les parties visibles de notre monde un discours logique qui s’apparente à un calcul (logos) donc pouvant prétendre à une perception universelle. C’est ce que le philosophe et mathématicien, Alfred TARSKI, fondateur de la théorie des modèles rappelait en énonçant que la proposition « la neige est blanche » est vraie « si et seulement si la neige est blanche ».

Enfin le troisième paradigme est celui porté par le latin « Véritas » qui introduit la normativité dans le concept en désignant le bien-fondé de la règle. C’est la vérité juridique qui est verrouillée, gardée, dans une institution légitime, ce que l’on retrouve en Allemand dans les termes de Wahreit et Wharen. Véritas, est issu de Verus qui implique une notion de rétablissement par rapport à une allégation mensongère. Le droit romain utilisera les deux termes dans les textes juridiques codifiés pour signifier la conformité à la règle instituée. Véritas est un terme juridique qui fonde également une approche morale, celle de la capacité d’un témoin à dire le vrai, donc d’être fiable et de pouvoir faire reconnaitre comme tel son témoignage par une institution.

Véritas contrairement aux deux autres paradigmes ne porte pas la dimension de dévoilement. Il ne garantit pas de ce fait une adéquation entre un énoncé et une réalité mais se contente de garantit l’autorité de la chose jugée.

Le concept revisité

La décomplexion de nombreux dirigeants vis-à-vis de la vérité s’explique bien sûr par une volonté de conquérir le pouvoir et de s’y maintenir le plus longtemps possible.  La complexité du concept de vérité est ainsi un outil à leur service et pour ce faire ils vont simplifier au maximum les faits pour faire partager par le plus grand nombre l’adhésion à leurs énoncés simplifiés. Depuis le 20éme siècle sont apparus plusieurs théories prônant la clarification de la question de la vérité en mettant en avant les difficultés de l’adéquation du concept au réel. Le développement des mathématiques quantiques avec la possibilité de voir un même objet dans deux états différents est venu renforcer la remise en cause de la notion de vérité en tant qu’héritage des trois paradigmes initiaux. A cette aune, la proposition de TARSKI doit être réduite à l’expression « la neige blanche ».

La déconnexion entre pensée et objet ouvre un champ vertigineux qui a été défriché par le courant philosophique pragmatique né aux Etats-Unis avec les travaux de Charles Sanders Peirce[10]qui ont largement essaimés autour de démonstrations consistant à énoncer que le vrai absolument objectif n’existe pas car on ne peut séparer une idée des conditions humaines de sa production qui vont faire que la vérité sera nécessairement choisie en fonction d’intérêts subjectifs. Ce qui peut être traduit par l’aphorisme « Les idées ne sont pas vraies ou fausses. Elles sont ou non utiles. » Ce qui se passe sous nos yeux est une simplification extrême de la théorie pragmatique qui, quand on prend la peine de s’y plonger est loin de s’opposer aux autres théories de la vérité. L’honnêteté commande de reconnaitre que la théorie de la vérité revisitée par le courant pragmatiste constitue un approfondissement des trois paradigmes initiaux. De la même façon, ce serait dévoyer les travaux de ces philosophes que de dire qu’ils incitent à remplacer le savoir par les croyances. Ce courant propose une nouvelle conception en rupture avec la conception dominante pour notamment tirer les leçons des découvertes philosophiques négatives induites par la mécanique quantique[11].

Tout cela est bien trop complexe pour des hommes politiques dont la préoccupation première est de communiquer simplement. Pour un dirigeant comme Donald Trump le message : « Les idées ne sont pas vraies ou fausses. Elles sont ou non utiles. » est autoporteur car compréhensible sans effort. Le danger est que nous avons fragilisé méthodiquement tout ce qui pouvait contribuer à une autonomie intellectuelle du citoyen. Réduire le savoir n’a jamais réduit les risques mais toujours contribué à les aggraver et la promesse d’un homme aux capacités intellectuelles dopées à l’IA n’est pas suffisante pour garantir des prises de décisions en adéquation avec la recherche d’un équilibre entre l’humanité en tant qu’espèce et son environnement dans une période où la potentialité d’une extinction de l’espèce n’est pas utopique.
Nous serions donc bien inspirés de redonner aux nouvelles générations les moyens de répondre aux quatre questions fondamentales que Socrate posait à ses interlocuteurs : De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire ?

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[1] Vincent CITOT; professeur de philosophie à Sorbonne université ; Histoire mondiale de la philosophie ; PUF ; 2022.  Les travaux remarquables du professeur CITOT décrivent les fondamentaux de la philosophie dans huit civilisations (grecque, romaine, Islam, Europe/occident, Russie, Inde Chine et Japon) en intégrant les paramètres de l’histoire de la pensée religieuse, scientifique, morale et politique pour en démontrer les récurrences.

[2] L’ontologie dans une définition simplifiée concerne la science de l’être en tant qu’être. Elle est aussi la théorie de ce qui existe au sens le plus général en étudiant la structure fondamentale de la réalité. Article ontologie dans l’Encyclopédie philosophique : https://encyclo-philo.fr/item/1689

[3] Vocabulaire européen des philosophies ; Article vérité ; Editions du Seuil ; 2004.  

[4] Voir notamment les multiples déclarations après la tentative d’attentat du 13 juillet 2024. A titre d’exemples: Le Président républicain de la chambre des Représentants, Mike Johnson, « Dieu a protégé Trump hier » ; Steve Bannon: « Trump portait l’armure de Dieu »; Le pasteur évangélique Franklin Graham: « La main protectrice du Très Haut était sur lui » et Donald Trump sur son réseau Truth Social: « Dieu seul a su empêcher l’impensable d’advenir ».

[5] Sermon du patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie du 6 mars 2022, à l’occasion du dimanche de la Saint-Jean pour justifier la guerre en Ukraine : « Ce qui se passe aujourd’hui ne relève pas uniquement de la politique… Il s’agit du Salut de l’homme, de la place qu’il occupera à droite ou à gauche de Dieu le Sauveur, qui vient dans le monde en tant que Juge et Créateur de la création. Et le 7 octobre 2022 à l’occasion du 70éme anniversaire du président russe : « Dieu vous a placé au pouvoir pour que vous puissiez effectuer une mission d’une importance particulière et d’une grande responsabilité pour le sort du pays et de son peuple ».

[6] La constitution de chacun des cinquante Etats fédérés fait référence explicite au divin ; Pour 46 d’entre eux, la référence est Dieu et pour les Etats du Colorado, de l’Iowa, de Hawaii et de l’Etat de Washington, leurs constitutions mentionnent « l’Être suprême », le « Maitre suprême de l’Univers » ou encore la « reconnaissance pour la direction divine ».

[7] Le patriarche Kirill dans un discours du 25 juin 2020 à la chaîne de télévision Spas, prononcé après l’adoption du texte, a  fait l’exégèse de la rédaction du texte en le présentant comme la proclamation que Dieu serait le fondement absolu de toutes valeurs morales, permettant de distinguer le bien du mal, ce qui permet de donner au texte constitutionnel une portée le rendant acceptable à des non-croyants qui peuvent ainsi  éviter d’y voir une référence unique à Dieu comme seul garant de ces valeurs. 

[8] Ce premier paradigme fait référence à la racine hébraïque èmèt (d’où vient Amen) qui a été rendue dans la première traduction grecque de la bible hébraïque par « aletheia », vérité.

[9] Aristote; Métaphysique ; Voir sur ce point dans l’article Vérité in Vocabulaire européen des philosophies, la partie :  Aristote et l’adéquation.  

[10] Charles Sanders Peirce; né à Cambridge (Massachussetts) en 1839, mort en 1914 est le fondateur de ce courant dont il a forgé le terme à partir de racines grecques et de ses lectures critiques de Kant.  Richard Shusterman, né en 1949 en est le représentant le plus récent.  Le thème de la vérité est dominant dans les écrits modernes de ce courant ou l’on retrouve des auteurs comme William James qui s’intéresse à la religion, John Dewey sur les questions morales et politiques et Richard Rorty sur les questions philosophiques pures. https://ggpphilo.wordpress.com/la-verite-selon-les-pragmatistes/

[11] Voir sur ce point l’ouvrage de Michel BITBOL, Philosophie Quantique qui fait notamment référence à l’analyse du philosophe français, Maurice MERLEAU-PONTY, qui dans son cours au collège de France sur la nature (1956-1960),  avait développé la nécessité de dépasser la déception de ces « découvertes philosophiques négatives ».


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2 réponses à « Comprendre les crises (136) Prendre conscience de l’éclatement du concept de vérité »

  1. Avatar de Martin KLOTZ
    Martin KLOTZ

    Merci mon cher Gérard!Bien amicalementMart

  2. Avatar de paola
    paola

    Grazie per quest’analisi pertinente che stimola la riflessione !

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