Fenêtre d’Overton et sphères de Hallin[1] reviennent sur le devant de l’actualité à la faveur des débats alimentés par la puissance des réseaux sociaux couplée aux outils d’intelligence artificielle. Il existe désormais une offre disponible de solutions ultra performantes et rapides permettant notamment de tester des idées et des politiques en rupture avec celles qui faisaient consensus pour défendre un équilibre économico-social en phase avec une pratique d’exercice du pouvoir écartant les extrêmes.
La montée du populisme dans de nombreuses démocraties occidentales complique et souvent entrave la capacité des médias et des politiques traditionnels à combattre la désinformation qui trouve dans l’espace numérique un terrain propice à son développement.
La crise sanitaire de la COVID en a été un exemple particulièrement frappant en ce qu’elle a constitué un environnement clivant, donnant prétexte à la méfiance et encourageant un discours anti élite. L’une des conséquences directes a été un regain de la poussée anti vaccination allant jusqu’à la promotion de personnalités « antivax » à des postes de responsabilités, comme cela s’est produit aux Etats-Unis et à la diffusion de discours de personnalités politiques qui, un peu partout en Europe et notamment en France, tiennent des propos décomplexés et découplés de toute analyse scientifique[2].
La diffusion du sentiment antivax s’est paradoxalement nourrie du bon taux de vaccination qui a réduit la létalité du virus et engendré un effet classique d’atténuation du danger dont se sont servis les opposants au vaccin. Mais ce facteur n’est pas le seul, il faut également prendre en compte l’appétence du public pour la diffusion d’idées complotistes constituant une forme d’information dont le public est friand (injection de nano particules pour tracer les populations, risques de modification génétique avec la technique ARN …). Ces aspects d’exagération, de déformation, de discours apocalyptique, correspondent à des attentes de consommation de l’information et les médias répondent à cette demande.
Comme l’a rappelé Daniel Kahneman, économiste spécialisé en économie comportementale, la constante souvent oubliée que le « Le monde que nous avons en tête n’est pas une réplique exacte de la réalité »[3] est bien présente et elle va nourrir les populismes de tous bords en diffusant des idées, qui sous couvert de leur simplicité d’accès vont se diffuser d’autant plus facilement.
Dans un tel contexte la « Fenêtre d’Overton » devient une approche incontournable pour qui veut diffuser des idées populistes, fussent-elles choquantes lors de leur premier énoncé. Ce concept de « fenêtre » permet de tester la diffusion d’idées qui pourront constituer un socle de politiques publiques allant au-delà du consensus traditionnel dont les limites sont celles de la « fenêtre » qui borne l’ensemble de de ce qui est acceptable par l’opinion publique d’une société donnée. L’enjeu devient donc de faire entrer une idée dans cette fenêtre et faire oublier qu’elle était à l’origine une préférence individuelle portée généralement par un homme politique…L’actualité regorge en ce moment de telles tentatives….
Overton a décrit très précisément le cheminement d’une idée qui va passer du stade de l’impensable à celui d’une politique publique. Pour y arriver elle devra glisser de l’impensable vers le radical, puis l’acceptable, le raisonnable, le populaire et enfin atteindre le statut de politique publique. Pour résumer simplement le parcours, il faut choquer pour espérer banaliser…et espérer faire suffisamment évoluer les valeurs et les normes sociétales pour que la fenêtre se déplace où cela a été souhaité…
Il faut néanmoins prendre en compte que la manipulation de l’opinion publique, même facilitée par l’environnement numérique, n’est pas une fatalité. L’évolution d’une valeur sociétale peut être freinée par des événements non maitrisés par celui qui a souhaité cette évolution. Il faut également avoir à l’esprit que dans une démocratie, la fenêtre d’Overton part du présupposé que celui qui veut faire évoluer une politique publique recherche in fine un consensus, ce qui n’est pas la préoccupation première d’une régime autoritaire (sauf à ce que la mise en place d’un régime autoritaire soit le but recherché par un mouvement politique existant dans une démocratie existante).
Bien que dangereux à suivre, le chemin pour parvenir à une évolution utilisant la manipulation de l’opinion se situe sur une ligne de crête et la réalité peut revenir en boomerang et fracasser la posture qui a été « vendue » comme la solution.
A la différence de la fenêtre d’Overton qui s’applique à l’opinion publique de manière générale, les sphères de Hallin concernent le monde des médias. Elles découpent le discours politique en trois sphères concentriques : consensus, controverse légitime et déviance.
Dans la sphère du consensus, les médias fonctionnent avec le présupposé d’un accord général dans l’opinion publique sur une idée, une valeur ou une situation. Dans ce périmètre les valeurs en cause disposent d’une assise solide ce qui autorise les journalistes d’employer dans leurs analyses le « nous » et d’exprimer, le cas échéant, une opinion dissidente affranchie de toute neutralité car les valeurs en cause sont acquises et les divergences exprimées ne les remettront pas en cause.
Dans la sphère de la controverse légitime, les débats politiques traditionnels dans un régime démocratique sont livrés à l’analyse des médias qui sont censés faire preuve de neutralité. Le public est principalement composé de personnes rationnelles et informées pouvant avoir des opinions différentes mais toutes acceptables. Les médias considèrent que les sujets entrant dans cette sphère sont importants et, de ce fait, leur traitement engage leur crédibilité ce qui va les inciter à une objectivité (pas forcément absolue). Dans son analyse du traitement de la guerre du Vietnam, Hallin constatera que la grande majorité des journalistes sera animée par la volonté de publier des analyses objectives et équilibrées.
La sphère de la déviance se situe hors du débat légitime, et de ce fait les médias peuvent l’ignorer. Les frontières entre chaque sphère ne sont pas figées en raison de l’évolutivité de l’opinion publique. Les sujets entrant dans ce périmètre sont considérés comme inacceptables, incontrôlables ou totalement indignes d’intérêt. Ce positionnement justifie pour les journalistes de traiter de tels sujets sans se préoccuper d’une quelconque objectivité et ils s’autorisent également soit à ridiculiser l’idée et/ou son porteur, soit à ne rien publier sur le sujet.
Les concepts d’Overton et Hallin sont complémentaires pour permettre d’analyser correctement le rôle des médias en temps de crise. La manière dont ces derniers vont sélectionner et présenter l’information au public va influer sur le comportement des individus qui le compose.
La situation est d’autant plus sensible que le paysage médiatique n’est plus celui qu’ont connu Overton et Hallin quand ils ont développé leurs théories. La multiplication des réseaux d’information rend la détection des manipulations plus difficile, néanmoins les fondamentaux décrits demeurent. L’intérêt de percevoir l’évolution de l’opinion publique sur des valeurs ou des questions sociétales est indiscutable et les deux concepts sont très utiles pour détecter le passage de la controverse à l’acception de ce qui était inacceptable.
Il est intéressant de savoir que le cinéaste russe Nikita Mikhalkov[4], a diffusé en 2016 sur sa chaine de télévision une émission traitant de l’acceptation du cannibalisme en l’illustrant avec l’application de la fenêtre d’Overton.
Il décrit ainsi le passage de l’impensable au radical, puis du radical à l’acceptable avec le recours à des outils scientifiques (interventions d’experts, colloques) qui va favoriser l’émergence de soutiens encore très mineurs ; mais à ce stade on est passé de quelque chose de totalement immoral et impensable à une idée radicale. L’étape suivante est l’acceptabilité avec notamment un recours à des évolutions sémantiques (on passe par exemple de cannibalisme à anthropophagie) et des arguments scientifiques vont être utilisés pour diffuser des éléments de langage. L’étape suivante est la plus cruciale car il faut passer au « raisonnable » en profitant de la progression de l’idée dans le grand public, même si les avancées ont été auparavant minimes. Pour rendre le cannibalisme raisonnable, on va le justifier (par exemple par une famine ou une situation extrême le rendant incontournable pour pouvoir survivre). Ce type d’argument va contribuer à faire basculer le débat car l’argument de la survie humaine est tout à fait raisonnable…La science est encore appelée à la rescousse avec des références historiques indiscutables sur les cas documentés d’anthropophagie dans les sociétés primitives. Il faut ensuite passer au stade « populaire » en défendant la pratique par le biais de la culture (films, littérature, magazines…) diffusée sous un maximum de supports. Il ne restera « plus qu’à » basculer sur une politique publique de légalisation du cannibalisme sous condition par exemple d’autorisation de consommation de chair humaine pour répondre à un besoin de nourrir la population à partir de produits dérivés de cadavres pour éviter d’augmenter les cheptels d’animaux gros consommateurs de CO². Considéré sous ce prisme, le cannibalisme peut même s’afficher comme une démarche altruiste…
L’exemple de Mikhalkov est certes provocateur, mais il démontre bien qu’avec le temps et des flux d’informations adaptés, l’opinion publique peut évoluer et accepter ce qu’elle considérait antérieurement comme invraisemblable. Les exemples contemporains ne manquent pas et ils vont de la légalisation des stupéfiants aux manipulations génétiques en passant par la justification d’abandonner des libertés au profit de la sécurité ou inversement préserver à tout prix les libertés individuelles en sacrifiant la sécurité…
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Il semble difficile d’imaginer de quel côté la pièce va tomber. Côté pile avec un monde fracturé et dominé par les réseaux d’information disposant désormais de la capacité de montrer à chaque individu l’environnement qu’il souhaite? Ou côté face, avec un monde utilisant de manière plus altruiste les masses de données disponibles pour favoriser les solidarités? Ce monde-là est certes plus raisonnable, mais il faudra vraisemblablement engager des actions de réduction de la puissance des réseaux pour le faire émerger. Pour y parvenir, y aura-t-il consensus entre les entreprises concernées, les Etats et les citoyens? Ou bien cela se règlera t’il comme sur un champ de bataille ? Les choix moraux à arbitrer, les valeurs en jeu et la prise de conscience que le pire est encore possible constituent autant de facteurs d’imprévision et de risques. Cela veut dire aussi qu’une éthique morale en adéquation avec le nouveau monde qui sortira de ce combat va naitre. Que sera-t-elle ? une éthique minimale fondée sur le concept que nul ne sait mieux que soi ce qui est bon pour soi ? Une éthique rigoriste promouvant l’esprit de sacrifice ? ou une éthique promouvant les devoirs envers autrui et assurant à chaque individu une liberté envers lui-même [5]?
Le seul espoir tangible d’une fin heureuse de ce combat réside dans la puissance de l’universalité de valeurs telles que le respect de l’autre et la confiance que chacun d’entre nous est capable de placer dans autrui. Sauf à baisser les bras devant la déferlante informationnelle, il faut croire en un sursaut de lucidité face à ce qui s’assimile à une soumission volontaire. Ce sursaut commence à se structurer car un mouvement de résistance se structure au sein même des industries de la Tech. Il bénéficie des compétences de ceux là mêmes qui ont contribué à créer les algorithmes les plus intrusifs[6].
Si le combat était perdu, alors triompheront ceux qui estiment qu’en politique, ce qui est cru est plus important que ce qui est vrai. La formule, attribuée à Talleyrand, sera alors la devise des réseaux triomphants et de tous ceux qui en tirent profit au mépris de ce qui a fait l’humanité.
[1] Joseph P. Overton, (1960 – 2003) est un juriste et politologue américain. Il a été vice-président du Centre de politique publique Mackinac, l’un des plus influents think-tank conservateur créé en 1987 pour défendre une politique libérale des marchés. Le Mackinac Center dispense également des formations aux cadres dirigeants et politiques de la plupart des Etats américains et d’une quarantaine de pays à travers le monde.
Daniel C. Hallin, professeur émérite de communication à l’Université de Californie à San Diego. Ses travaux concernent principalement le traitement par les médias de la politique, la guerre et la santé publique. Son champ de recherche couvre l’Europe. Il est actuellement co-chercheur sur le projet de recherche Pandemic Communication in Times of Populism (PANCOPOP porté par l’université de Loughborough au Royaume-Uni) au sein duquel il pilote le volet de la communication de crise sanitaire. Le concept des sphères a été posé dans son ouvrage The Uncensored War ; the media and Vietnam (La « guerre sans censure » : les médias et le Vietnam) ; Editeur Berkeley and Los Angeles University of California Press ; 1986.
[2]Le président Trump a ainsi nommé deux personnalités connues pour être complotistes à la tête du ministère de la santé (Robert F. Kennedy Jr) et du Centre de contrôle des maladies (CDC) d’Atlanta, pivot du suivi des pandémies et de la politique sanitaire fédérale (Dave Weldon). En Europe des pays comme la Hongrie, la Croatie, la Pologne, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Slovénie se situent dans le bas du classement des pays européens avec des taux de vaccinations allant de 65 à 41 %, à comparer aux taux des quatre premiers du classement (Portugal, Malte, Espagne et Italie allant de 96 à 87%). La France se situant aux alentours de 80%.
[3] Voir notamment sur ce point le chapitre 13 intitulé : Disponibilité, émotion et risque, de l’ouvrage de Daniel Kahneman : Système 1, systéme2, les deux vitesses de la pensée ; Flammarion, 2012. Les travaux de D Kahneman ont fait l’objet de plusieurs post sur ce site. Il a reçu le prix Nobel d’économie en 2002 pour ses travaux sur la théorie des perspectives qui décrit notamment les mécanismes d’aversion aux pertes des individus.
[4] Nikita Sergueïevitch Mikhalkov (né le 21 octobre 1945 à Moscou) est un réalisateur, acteur et producteur de films russe. Il a été récompensé par un Oscar, un Lion d’or au festival de Venise (1991 pour le film Urga), le grand Prix du Jury au Festival de Cannes (1994) pour Soleil Trompeur et l’Oscar du Meilleur film étranger en 1995 pour ce même film. Il est propriétaire de la chaîne de télévision Bessogone (Bannisseur des démons), qui diffuse de la propagande avec comme thème de prédilection les « mensonges de l’Occident ». Il a soutenu l’invasion de l’Ukraine et appelé en 2022 à l’inclure avec la Biélorussie dans la Russie. Il fait partie des personnalités proches du régime russe à être sanctionnées par l’UE et ses avoirs hors de Russie ont été saisis.
[5] Cette vision contrebat la notion de devoirs envers soi-même qui est au fondement de la philosophie morale traditionnelle (Kant, Aristote notamment) et qui justifie notamment les politiques consistant à vouloir protéger les gens d’eux-mêmes ou à essayer de faire leur bien sans tenir compte de leur opinion. Voir sur ce point les travaux du philosophe Ruwen Ogien sur l’éthique : L’Ethique aujourd’hui ; maximalistes et minimalistes ; Gallimard 2007 ainsi que ceux de Monique Canto Sperber : Que peut l’éthique ? Faire face à l’homme qui vient ; Editions Textuel ; 2009 et La Liberté cherchant son peuple. Libéralisme populaire contre tentation populiste ; Calmann-Lévy ; 2025.
[6] Par exemple Le Center for Humane Technology (CHT), organisation à but non lucratif fondée en 2018 par des « repentis » des GAFAM dont l’objectif est de repenser radicalement l’infrastructure numérique en favorisant une transition de l’économie numérique vers le bien-être collectif, la démocratie et des technologies tournées vers l’humain. La CHT a participé au documentaire « The Social Dilemma » disponible sur NETFLIX qui montre t comment les réseaux sociaux manipulent les opinions, les émotions et les comportements des individus. Le film disponible en 30 langues est diffusé depuis 2020. Il a été visionné par plus de 100 millions de personnes dans 190 pays et il est le deuxième documentaire le plus regardé sur Netflix.
