Comprendre les crises (139) L’ordre anarchique de la puissance

L’ordre anarchique de la puissance est le titre du chapitre 7 de l’essai de Raymond Aron traitant de la dialectique de la modernité[1]. Ce titre me semble en phase avec l’actualité de ce mois de juin 2025 particulièrement riche d’événements pouvant conduire à des basculements historiques dans plusieurs parties du monde. Ce qui se joue sous nos yeux pourrait être l’apparition d’un nouveau paysage géostratégique et devrait nous inciter à grandir notre réflexion, or il n’en est rien. A de très rares exceptions, les discours délivrés se résument à des poncifs passablement éculés, tournant notamment sur le respect ou non du droit international alors que nous avons sous les yeux une démonstration de « l’imperfection essentielle de la société humaine », pour reprendre une expression de Raymond Aron. 

Nous avons espéré après la seconde guerre mondiale gommer cette imperfection par un développement des échanges commerciaux et le multilatéralisme dans les relations entre Etats souverains mais nous avons été confrontés de plus en plus durement au fil des années au télescopage des intérêts essentiels dont chaque Etat est le garant pour sa propre communauté de citoyens. Nous avons cru en la « paix perpétuelle[2] » théorisée au 18éme siècle par Emmanuel Kant, concept auquel il est difficile de ne pas se rallier tant les six mesures qu’il présente comme des « conditions préliminaires à toute paix perpétuelle » paraissent de bon sens. Pour autant leur mise en œuvre est confrontée depuis toujours à la réalité des rapports interétatiques qui obéissent à une « rationalité déraisonnable » comme nous le constatons cruellement en ce mois de juin 2025.

Pour l’instant, aucune organisation internationale supra étatique n’est parvenue à remplir la fonction de régulateur mondial si ce n’est pour des conflits n’impliquant pas directement des grandes puissances où pour des conflits dont les grandes puissances s’accordaient pour en accepter le règlement. La dissémination de l’arme nucléaire appartient à la catégorie du « pari acceptable » à la condition que les gouvernants des pays concernés soient rationnels. La crise actuelle tourne autour de l’acceptation durable d’un péril que l’on corrèle avec la probabilité d’un emploi improbable de l’arme nucléaire …

Ce pari accepté entre grandes puissances est aujourd’hui rendu compliqué à perpétuer avec l’entrée en jeu d’Etats ayant fait du terrorisme un mode d’action et se réclamant d’une doctrine d’extermination envers d’autres Etats.

La bascule stratégique qui se dessine est bien celle qui concerne le passage du nucléaire du statut d’arme de dissuasion à celle d’arme d’extermination acceptable car circonscrite à une portion du globe terrestre.

Si nous rajoutons à l’équation la disparition de la « stabilité hégémonique » qui a été une réalité pendant quasiment deux siècles avec ce qui a été baptisé « Pax Britannica » durant le règne de l’étalon or, et de « Pax Americana » au XXème siècle, période allant de la fin de la seconde guerre mondiale à la fin du régime de Bretton Woods en 1976,[3] avec des puissances disposant de la capacité de garantir la stabilité du système, nous voyons bien que l’instabilité est aujourd’hui grande car il n’existe plus d’Etats ou d’ensembles étatiques en capacité de produire un ordre mondial accepté. On pourrait s’en réjouir car l’hégémonie d’un seul n’est certainement pas vertueuse et difficilement garante d’un équilibre partagé par le plus grand nombre. La difficulté est d’autant plus aigüe qu’il semble tout aussi difficile d’identifier plusieurs pays stabilisateurs en capacité d’organiser un système non impérialiste autour de fondamentaux pour lesquels il devient intéressant pour l’ensemble des pays de coopérer[4]

Nous vivons une période charnière, vraisemblablement plus critique que celle ayant suivi la seconde guerre mondiale, car à la différence de cette dernière, il n’est pas certain qu’émergera un système de relations de pouvoir capable de structurer le champ d’action possible des acteurs étatiques. Si cela advient cela voudra dire que nous sommes encore dans un environnement mondial raisonnable, celui de l’équilibre entre déraison et puissance. Dans le cas contraire, il est fort probable que seuls deux scénarios nous soient offerts. Le premier serait celui d’une sorte de dictature mondiale, fondée sur le recours à la force pour imposer ses choix, le second tout aussi désespérant, serait celui d’une société anomique, livrée aux incertitudes provoquées par la disparition ou l’extrême faiblesse de l’organisation collective de nos sociétés et d’un corpus de valeurs communes et de lois permettant de faire société.

A l’échelle de notre pays et de l’Europe, que peut-on faire ?  La réponse est évidente, changer de cadre de pensée, à commencer par la politique qui est le sang faisant vivre les sociétés et les Etats.

Comment y parvenir ? Les recettes n’ont guère varié depuis des siècles ! Il faut une vision, un rêve et les faire partager. Nous avions cette vision, ce rêve, c’était l’Europe ! Elle est devenue aujourd’hui quasiment inaudible et elle peut devenir invisible. En un siècle et demi, nous aurons aussi quasiment épuisé notre capital d’analyse du passé. Peut-être nous reste t’il quelques maigres années pour reconstituer cette capacité mais personne ne peut aujourd’hui garantir que nous y parviendrons tant la dégradation du politique, de l’éducatif, du judiciaire et du sécuritaire est grande.  

Si nous souhaitons nous révolter contre cet état de fait, il nous faudra faire un examen de conscience pour savoir contre qui et contre quoi ? A force de vouloir un Etat pour nous protéger tout en lui refusant par nos votes successifs de se réformer rapidement nous sommes tous des acteurs volontaires du déclin et cela explique que nous acceptons pour l’instant ce glissement continu. 

Qui sera capable de nous proposer un rêve partagé ? De la réponse à cette question dépend notre avenir proche !


[1]Raymond Aron ; Les désillusions du progrès ; Calmann Levy ; 1969. Texte intégré en 2005 dans le recueil des principaux ouvrages d’Aron édité dans la collection Quarto sous le titre Penser la liberté, penser la démocratie.

[2] Emmanuel Kant ; Vers la paix perpétuelle ; essai publié en 1795 ; En accès libre ; https://www.bnfa.fr/livre?biblionumber=25970

Kant distingue la « paix perpétuelle » de la « cessation des hostilités » qui est un état ne pouvant être que provisoire mais potentiellement durable car c’est le seul possible tant que « l’état de nature » continue de régner entre les États… Les six prérequis de la paix perpétuelle sont les suivants : 1) Aucun traité de paix ne doit valoir comme tel, si on l’a conclu en se réservant tacitement matière à guerre future.2) Nul État indépendant ne pourra être acquis par un autre État, par échange, héritage, achat ou donation.3) Les armées permanentes doivent être supprimées avec le temps.4) On ne doit point contracter de dettes publiques en vue des conflits extérieurs de l’État.5)Aucun État ne doit s’immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre État. 6)Aucun État, en guerre avec un autre ne doit se permettre des hostilités de nature à rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future.

[3] Les accords de la Jamaïque entérineront le 8 janvier 1976 les conséquences de la décision prise unilatéralement le 15 août 1971 par le Président Nixon de mettre fin à la convertibilité en or du dollar qui avait été mise en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale en créant un régime général de taux de change fixes gérés sous la juridiction du Fonds monétaire international (FMI). Les déficits budgétaires américains et la dégradation de la balance des paiements courants des Etats-Unis causés principalement par la guerre du Vietnam et le financement du « Welfare State » expliquent cette situation. La fin de la convertibilité aura pour conséquence l’instabilité des grandes devises et constituera l’une des origines de la création de l’euro et de l’institution des sommets des sept pays les plus industrialisés (G7).

[4] Gregory Vanel ; Le concept d’hégémonie en économie politique internationale.

Université du Québec à Montréal ; Groupe de recherche sur l’intégration continentale (GRIC).  L’étude du professeur Vanel réalisée en 2003 présente notamment les différents types de coopération possibles et leurs limites pour produire un système en capacité de délivrer un « bien public » international.


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