J’ai emprunté le titre de cet article à Bertolt Brecht qui publia en 1941 La Résistible Ascension d’Arturo Ui, transposition américaine de la prise du pouvoir par Adolf Hitler pour faire prendre conscience aux spectateurs que cette ascension aurait pu être entravée alors qu’elle a bénéficié à plusieurs reprises pour prendre racine de nombreux appuis plus soucieux de leurs intérêts que d’être des thuriféraires de l’idéologie nazie.  Je me garderai de toute transposition à connotation politique sur cette période pour privilégier l’analyse de la tyrannie qui revêt aujourd’hui tellement de formes que nous nous y abandonnons insidieusement tout en faisant des professions de foi démocratiques …C’est en ce sens que les époques doivent être mises en perspective.

Nous avons tendance à penser le terme de tyrannie dans son acception classique qui est celle d’un pouvoir absolu exercé par un seul et dont les caractéristiques sont l’illégitimité, la violence ou l’arbitraire. Nous sommes dans une perversion du pouvoir décrite par des auteurs comme Locke et Montesquieu. Le premier nous livre une définition ayant le mérite de la simplicité et de la clarté dans son Deuxième traité du gouvernement civil : « La où le droit finit, la tyrannie commence » ; Le second dans l’Esprit des Lois énonce : Un seul, sans loi et sans règle, entraine tout par sa volonté et par ses caprices »[1] 

Il est intéressant de rappeler que le débat sur les dérives du pouvoir est théorisé depuis le quatrième Siècle avant Jésus Christ avec l’ouvrage monument d’Aristote « Questions de Politique »[2]. Pour Aristote, la tyrannie est le pire des régimes, l’oligarchie et la démocratie, entendue alors comme la tyrannie de la masse des pauvres, constituent des déviances à éviter, mais il reconnaît que la démocratie serait la moins mauvaise car plus proche d’un « juste milieu ».

Le mécanisme permettant d’éviter la tyrannie est d’accepter le despotisme de la loi, appelée aussi despotisme légal, expression à l’origine de l’Etat de droit. On parle là d’un despotisme acceptable car préférable à celui des hommes qui peuvent être facilement corrompus.

Les termes de cette subtile équation seront régulièrement analysés et commentés au fil des siècles et plus particulièrement à l’époque des Lumières et des révolutions Américaines et Françaises. Ainsi, Vittorio Alfieri[3] philosophe, dramaturge et politiste italien, admirateur de Montaigne dont il avait toujours à portée de main un exemplaire des Essais , analysera longuement les dérives corruptives nuisibles à la démocratie. Il était persuadé que la lutte pour défendre en permanence la liberté devait primer sur toute autre considération et que toute la difficulté résiderait à maintenir un niveau de vertu suffisant.

Son ouvrage, De la Tyrannie[4] , mérite une lecture actuelle car on y trouve une définition de la tyrannie transposable dans notre époque : Le nom de tyran, puisqu’il est désormais parmi les plus odieux, doit être attribué uniquement à ceux (princes ou simples citoyens) qui ont, quelle que soit la façon dont ils l’ont obtenue, la faculté illimitée de nuire ; et même s’ils n’en abusaient point, leur charge est en soi si parfaitement absurde et contre nature, qu’aucun nom, aussi odieux et infamant soit-il, ne saurait les rendre assez détestables. Dans le chapitre 11 de son traité, il livre une clé de compréhension intemporelle : Le moyen le plus sûr et le plus simple de vivre longtemps et en toute sécurité dans une tyrannie est d’y vivre sans âme…. La formule me semble suffisamment forte pour que chacun puisse en identifier des exemples.

Moins d’un siècle après, en 1835, Tocqueville aboutit à un constat identique en mettant en garde contre le risque de voir le principe démocratique dériver vers le despotisme ou la tyrannie s’il était laissé à lui-même dans la quête de l’égalité sans distinguer entre égalité de conditions et égalité pure et simple. Un siècle plus tard les dérives totalitaires des régimes communistes donneront malheureusement raison au philosophe.

Le débat sur ce que recouvrent « démocratie » et « tyrannie » est d’autant plus urgent à faire partager avec la montée des populismes de gauche, comme de droite, annonciatrice de  « démocratures », ces démocraties de façade couvrant une pratique totalitaire du pouvoir exercé au final par une minorité.

Le débat est bien plus compliqué que celui qui s’est déroulé lors des siècles passés. Les réseaux sociaux tentaculaires dopés à l’intelligence artificielle et appartenant à des structures non étatiques et prospérant grâce à une régulation dont la force n’est pas à la hauteur des enjeux, constituent des acteurs majeurs du débat « démocratie versus tyrannie ». Tyrans avérés et tyrans potentiels prospèrent également sur la valorisation d’un électorat jusqu’alors délaissé par les partis politiques traditionnels et ciblé comme n’ayant pas les moyens de réfléchir et pour y parvenir, les réseaux constituent des outils incomparables. Tout cela concourt à l’apparition d’une nouvelle culture propice à l’épanouissement des populismes.

A ce jour, malgré les tentatives louables de régulation de l’Internet par l’Europe et les Etats-Unis principalement, la solution idéale n’est pas encore trouvée et se heurte à l’éternel débat sur le rôle de la puissance publique dans la régulation de la liberté de l’information. Mais quelle puissance publique ? Celle déléguée à des instances supranationales, elles-mêmes contestées ? (ONU, OCDE, UE…) ; Le débat a glissé vers la légitimité de la maitrise des infrastructures de diffusion du net…Les tenants d’un rôle des Etats réduit au strict minimum s’agissant de réguler la circulation des idées et des informations ont beau jeu à dénoncer la tyrannie de cette régulation qu’ils qualifient même de liberticide …

Nous sommes pour l’instant dans les incantations face au déploiement et à l’enracinement supra national du numérique. Des travaux comme ceux du philosophe Allemand Byung-Chul Han[5]  « Infocratie, numérique et crise de la démocratie » et « La fin des Choses » sont intéressants à lire car ils montrent les connexions entre les analyses pessimistes du monde précédent la seconde guerre mondiale et le monde actuel. Comment ne pas faire référence au constat fait par Stefan Zweig dans « Le monde d’hier ». L’ouvrage, écrit en 1941, parle dans sa préface d’un monde « perdu et inaccessible » …Celui décrit par Byung-Chul-Han, à l’inverse de celui décrit par Zweig, est très connecté avec pour contrepoint une désincarnation et un effacement du réel mais les conséquences risquent fort d’être identiques…. Nous savons partager entre des myriades de communautés numériques des volumes colossaux d’informations mais nous ne nous interrogeons très peu sur leur sens et la profondeur des liens pouvant les unir et nous conduire insidieusement vers la tyrannie….

Nous sommes en train de vivre l’émergence d’un monde inhumain avec notre assentiment et nous nous accommodons de cette situation…

C’est de ce point de vue que nous pouvons parler de « résistible ascension » d’une nouvelle tyrannie totalement incompatible avec la démocratie apaisée de Tocqueville. Ce dernier, s’il partageait l’idée universelle d’une aspiration à l’égalité, faisait aussi l’analyse lucide que cette aspiration pouvait tout aussi bien aboutir au despotisme et à la tyrannie qu’à la démocratie libérale.

L’urgence à traiter le problème est d’autant plus grande que le numérique prospère dans un espace qui ne répond pas au concept classique de territoire auquel nous étions habitués.

Si le droit de chaque citoyen à s’exprimer librement doit être défendu, c’est la liberté d’opinion, il ne faut pas occulter qu’une démocratie apaisée est protégée tout aussi fortement par la liberté de vérité. Elle permet d’exercer le pouvoir non pour le pouvoir mais pour le bien commun.

Sont ainsi identifiés les jalons du combat à livrer pour ne pas sombrer dans la tyrannie. Disposer du savoir indispensable pour faire la différence entre liberté d’opinion et liberté de vérité est certainement le premier d’entre-eux et il constitue un défi gigantesque à relever.

Le second jalon est de trouver les ressources morales nécessaires pour réduire l’amour égoïste de nous-même faute de disposer d’un autre rêve suffisamment puissant à partager.

Pour l’instant nous ne sommes pas très éloignés de la description faite par Platon dans La République[6] du prisonnier libéré de la grotte et découvrant à l’extérieur la lumière de la vérité.  Quand il retourne voir les prisonniers pour les convaincre de ce qu’est la vraie réalité, ces derniers veulent le tuer car le confort de leur monde leur convient : « Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils puissent le tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront ils pas ? »


[1] Jean Louis Labarriére ; CNRS, article Tyrannie et despotisme in Dictionnaire de philosophie politique ; 3éme édition ; 2003 ; PUF.

[2] Questions de politique ou « Politique » est un ouvrage structuré en 8 livres sur lequel Aristote a travaillé quasiment toute sa vie. Il y analyse notamment l’organisation de la cité, dresse le portrait de l’Etat idéal et liste les mesures possibles aux dysfonctionnements des régimes politiques. L’ouvrage constitue le fondement de la science politique associant idéalisme et réalisme car les propositions et analyse d’Aristote ne sont pas des utopies. Dans la conclusion de son ouvrage Éthique à Nicomaque, écrit aux alentours de 300 av JC, Aristote expose le plan général de Politique : « En premier lieu, nous devons chercher à établir ce que nos prédécesseurs ont pu dire de juste sur chacun de ces cas, et ensuite rechercher, à partir de notre collection de constitutions, ce qui permet la conservation des États et ce qui entraîne leur destruction, à la fois en général et dans les cas particuliers des formes singulières des États, et également les causes du fait que les uns sont bien gouvernés et pas les autres. Lorsque nous aurons effectivement fait cela, nous pourrons peut-être connaître mieux comment doit être constitué l’État le meilleur, dont tout État a besoin de connaître l’organisation, les lois et les institutions. »

[3] Vittorio Alfieri (1749 -1803) est un auteur Italien prolifique auteur de nombreuses tragédies et d’ouvrages politiques avec notamment un Traité de la tyrannie et un essai intitulé le Prince et les Lettres, dans lesquels il affiche ses idées républicaines. Il s’établira à Paris mais il fut effrayé par les dérives de la Terreur et il s’installera à Florence.

En savoir plus sur l’œuvre d’Alfieri : http://laboratoireitalien.revues.org/549

[4] De la Tyrannie ; écrit en 1777 et publié clandestinement en 1789 ; Traduit en français et publié en 1992 aux Éditions ALLIA. 

[5] Byung-Chul Han ; La fin des Choses ; 2022 ; Actes Sud. Infocratie, numérique et crise de la démocratie ; 2023 ; PUF.

[6] Platon ; La République, Livre septième ; 517 a.


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