J’avais publié le 30 septembre 2018 dans ce blog un post quelques jours après la mort de Paul Virilio, survenue le 10 septembre 2018 (voir n°65 dans ce blog). https://gerard-pardini.fr/?s=virilio
La publication en octobre 2023 par les éditions du Seuil des 22 essais écrits par Virilio entre 1976 et 2010 donne l’occasion de redécouvrir une œuvre prémonitoire dont la tragique actualité que nous connaissons montre la pertinence.
Le post de 2018 était centré sur son essai Esthétique de la disparition (1980) dans lequel Virilio formulait une critique de nos sociétés à travers le prisme de l’analyse de l’énergie cinétique. Quarante ans après, force est de constater que l’accélération du temps apportée par le développement exponentiel du numérique conduit inexorablement à un « effondrement des dimensions » pour reprendre une expression de Jean Richer, ancien élève de Virilio et auteur de l’édition critique de ses œuvres.
Le post de 2018 parlait notamment de l’affaiblissement de notre perception de l’environnement et de l’habitude que nous avons prise de percevoir les plus infimes détails tout en négligeant la perception d’une dimension globale. De plus, notre déconnexion du réel va de pair avec une perception de la mort biaisée par sa représentation virtuelle. Tout cela ne peut qu’aboutir à une crise inégalée quand des centaines de millions d’humains seront confrontés à une réalité solide sur laquelle nos sociétés vont se fracasser.
Il est fort possible que le naufrage ait commencé et que le sauvetage soit rendu quasiment impossible tant la mise en réseau de l’humanité dope la puissance destructrice des moyens techniques dont nous disposons. Dans Essai sur l’insécurité du territoire, Virilio prédisait déjà que les démocraties ne survivraient pas au « flottement actuel de la légalité dans le monde » car son analyse était que la réalité palpable du pouvoir, sa « tangibilité », était sauvegardée par la simple existence des institutions mais que celles-ci étaient fragilisées par leur fonctionnement qui n’était plus en phase avec la réalité d’un monde confronté à la vitesse et dans lequel tout emplacement est sans emplacement.
Notre cadre traditionnel de réflexion qui supposait un avant, un arrière, un présent, un passé et un futur (In La dimension perdue dans L’espace critique / p 264 des œuvres complètes). Dans La stratégie de l’au-delà, l’un des chapitres de L’horizon négatif nous pouvons lire (p 509 des œuvres complètes) : Profession de foi, profession de feu, la guerre sainte semble revenue. Avec ses rites, ses sacrifices, la machine fanatique se remet en marche, en marche arrière vers la nuit des temps moyenâgeux où l’affrontement sanglant des croyances religieuses préludait à celui des idéologies politiques…on ne brandit pas depuis près d’un demi-siècle, la fin du monde sans réveiller la démonologie des origines.
Une autre analyse de Virilio portant sur l’effondrement de la fraternité prend tout son sens à la lumière de l’actualité. Le ternaire républicain avait tout son sens et était porteur d’espoir car cette fraternité portait l’idée d’un bonheur et de la sécurité indissociablement liés à l’État qui en était garant. C’était une fraternité sociale réalisée dans l’Etat et par l’État et qui permet d’assumer les contradictions inhérentes aux deux autres termes que sont la liberté et l’égalité. Or la perte de la maitrise du territoire par nos États démocratiques et l’expansion d’un système médiatique faisant la part belle aux mensonges et aux outrances sans qu’une modération efficace s’interpose (elle ne pourrait le faire qu’au sacrifice de la liberté à défaut de pouvoir compter sur une vision partagée de la liberté et de l’égalité tempérée par une justice sociale garantissant le maintien de l’ordre public sans renoncer ni à l’une ni à l’autre. Cette vision n’est ni de droite, ni de gauche, elle est portée par une classe moyenne dont la force a été de s’unir selon les époques aux ouvriers ou à la bourgeoisie pour garantir une évolution en phase avec ce que l’on appelait l’intérêt général. C’est ce que l’on enseignait dans les années 70 dans ma faculté de droit à Aix en Provence. Mais aujourd’hui la classe moyenne est très affaiblie et les institutions, faute d’être en phase avec la réalité sont à la peine…
Le post de 2018 s’achevait sur une citation de Paul Virilio tirée d’un entretien qu’il avait donné au quotidien le Monde le 27 février 2009 : « Face à la peur absolue, j’oppose l’espérance absolue » Alors que la nuit tombe sur notre monde, chacun d’entre nous doit s’engager dans la recherche de la fraternité républicaine, telle qu’elle a été conçue à l’origine mais le chemin à parcourir sera long et il ne faudra pas faiblir quels que soient les obstacles…
En savoir plus :
Revue Esprit https://esprit.presse.fr/ressources/dossiers-thematiques/paul-virilio-la-derniere-frontiere-60
Revue intermédialités ; Presses de l’Université de Montréal. https://www.erudit.org/fr/revues/im/2007-n10-im1814928/1005551ar/
Paul Virilio ; La fin du monde est un concept sans avenir https://www.seuil.com/ouvrage/la-fin-du-monde-est-un-concept-sans-avenir-paul-virilio/9782021483888
