Comprendre les crises (113) Future Risks Report/10éme édition

On ne peut que se réjouir de voir diffuser de plus en plus souvent des analyses montrant la complexité du réel avec des intrications de plus en plus fortes entre les risques.

La dixième édition du Future Risks Report présentée le 30 octobre 2023 par AXA participe à cette vulgarisation.  Elle s’inscrit dans le droit fil du dernier Global Risks Report dévoilé au dernier Forum de Davos qui avait réalisé un focus sur le concept de polycrise en montrant comment les risques présents et futurs peuvent interagir et s’entrecroiser, créant un ensemble crisogène de grande ampleur avec des effets aggravants et des conséquences imprévisibles. Les assureurs et réassureurs sont particulièrement sensibles à cette thématique ce qui explique leur appétence à financer des études sur le sujet. La chaire Nouveaux risques créée en 2019 au CNAM a été pour sa part cofinancée par l’assureur Allianz et a présenté en octobre 2020 son premier rapport sur les grands enjeux liés aux risques émergents.

AXA a financé une pleine page dans les grands quotidiens nationaux intitulée « Futur des risques : de la polycrise à l’espoir » publiée le 31 octobre 2023 pour présenter les points saillants de l’édition 2023 du Future Risks Report avec le réchauffement climatique qui se hisse  au premier rang, suivi par  la forte montée en puissance des risques liés à l’intelligence artificielle et à la massification des données numériques avec en corollaire les risques liés à la cybersécurité avec la création d’une catégorie cyberguerre en phase avec l’actualité. Le sentiment de vulnérabilité est identifié également comme un risque fort partagé par la population, comme par les experts et ces derniers sont majoritaires (au niveau de l’échantillon statistique de l’étude) pour recommander d’interrompre la recherche sur l’IA.

Un point du rapport mérite de le lire avec un esprit critique. Il s’agit de l’analyse du niveau de confiance envers les scientifiques et experts pour limiter « les conséquences de nouvelles crises mondiales ». Si cela peut se comprendre vu le niveau de défiance des politiques, ce sentiment de confiance est pour moi facteur intrinsèque de d’aggravation d’une crise, car si le rôle de l’expertise est indéniable, le rôle de la prise de décision politique ne l’est pas moins et il me semble très dangereux de ne pas rappeler qu’une politique publique de crise conduite au niveau d’un État doit pouvoir assumer des contradictions (ne serait-ce qu’en prenant en compte la contrainte budgétaire). Dans le post 108 de ce blog qui évoquait le risque existentiel je faisais référence aux travaux du Centre de recherche sur le risque existentiel (CSER) créé en 2012 au sein de l’université de Cambridge (État du Massachusetts) pour étudier les menaces issues des technologies pouvant aller jusqu’à l’extinction de l’humanité. La production du centre est intéressante car elle explore la « rivalité en matière de ressources », ensemble potentiel de risques environnementaux, géopolitiques et socio-économiques liés à l’offre et à la demande de ressources naturelles, y compris la nourriture, l’eau et l’énergie.

Sans dimension politique et éthique il semble difficile d’imaginer un apprentissage efficace de la préparation aux risques et de la résilience face à ceux-ci. Le terme de « polycrise » porté par les rapports du Forum de Davos et des grands assureurs s’il est médiatique et rend bien compte des interactions entre des crises séparées (« des crises séparées interagissent de façon telle que leur effet combiné excède de loin leur somme individuelle ») me semble néanmoins insuffisant pour porter cette dimension politique et éthique.  Citer Edgar Morin avec le rappel d’une de ses phrases dans laquelle il qualifiait l’époque contemporaine de « festival d’incertitudes » est assez réducteur car cela ne rend pas compte de la complexité de sa pensée que l’on peut trouver dans les six tomes de son ouvrage majeur, La Méthode, dont le fil conducteur est la déclinaison d’une méthode de connaissance intégrant « la complexité du réel, reconnaissant l’existence des êtres et approchant le mystère des choses ».

Le décryptage du réel que propose Edgar Morin passe par la prise en compte du facteur éthique dans le traitement d’une crise, de quelque nature soit-elle. Ce facteur sera aggravant ou minorant selon le degré d’intégration à la prise de décision qu’en feront les décideurs. Edgar Morin, dans le tome 6 de La Méthode traite de cette question cruciale. Il la décompose en huit facteurs qui expliquent la production de la crise mais aussi le fait que chacun d’entre eux est crisogène. Il liste ainsi : la détérioration du tissu social, l’affaiblissement dans les esprits de la prégnance de la loi collective, la dégradation des solidarités, la fragmentation des organisations qui entraine la dissolution de la responsabilité, l’affaiblissement de la réalité sociale par rapport à l’individu, le surdimensionnement de l’égocentrisme au détriment de principes altruistes, la déconstruction du lien entre individu, espèce et société et enfin la chute de la morale.

Edgar Morin emploie le terme « de-moralisation » conséquence de la massification de la vie en société, du déferlement médiatique et de la survalorisation de la place de l’argent.

La conclusion du 10éme rapport :  Malgré l’ampleur des défis, nous ne voulons pas voir le futur comme un risque. Pour cela, nous devons nous appuyer sur la confiance croissante de la population dans les scientifiques – donc dans le progrès et la science, dans les entreprises et notamment dans l’assurance qui pour les ¾ de la population interrogée est considérée comme capable de limiter les impacts des risques futurs » me semble devoir donc être tempérée par d’autres lectures, propres a instiller une dimension philosophique à la compréhension des « polycrises » Parmi ces lectures il y a bien sûr René Girard, largement cité dans ce Blog  mais aussi  Émil Cioran dont je livre en conclusion quelques lignes de L’anti prophète, l’un des chapitres du Précis de la décomposition.

Une civilisation évolue de l’agriculture au paradoxe. Entre ces deux extrémités se déroule le combat de la barbarie et de la névrose. Une jeune civilisation est entêtée et ne croit qu’en elle-même. Elle est la norme et est par essence bornée. Tout le reste peut sans problème périr s’il ne se soumet, s’il ne se transforme pas : l’altérité est assimilée au mal, sauf exception. Les nations les plus puissantes, régnantes, se présentent comme incarnant les valeurs les plus hautes qui soient. Au sommet de sa puissance, une civilisation peut pour la première fois douter d’elle-même. Il y a longtemps déjà que le doute ronge l’Europe et il aura bientôt pris le dessus en Amérique…Ce doute, terrible, ouvre la voie à un adoucissement des croyances, à un abandon des valeurs ancestrales, et laisse place au divertissement et à la philosophie. Ainsi naissent des écoles de pensée où tout est mis en doute. Cela n’est qu’un des facteurs qui font que cette humanité finit par remettre en question son passé et ses actes présents, sans songer à perdurer dans l’avenir.

En savoir plus:

Lire la 10éme édition de Future Risks Reports (octobre 2023). https://www-axa-com.cdn.axa-contento-118412.eu/www-axa-com/a1398464-1f28-4e5a-b503-a47f5acf30c0_AXA_Future_Risks_Report_2023_Francais.pdf

Global Risks Report 2023 (janvier 2023). https://www.weforum.org/reports/global-risks-report-2023/

OCDE ; Les futurs chocs mondiaux (2011). https://www.oecd.org/governance/48329024.pdf

Edgar Morin ; Un Festival d’incertitudes ; Tracts de Crise ; N°54 ; Gallimard, avril 2020. https://assets.edenlivres.fr/medias/e8/3c131914e42fc1aa6597b67c69562c6e11376e.pdf

Cioran ; Précis de la décomposition ; Gallimard ; 1977. https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782070297689-precis-de-decomposition-emil-cioran/


En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire

En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture