Comprendre les crises (137) Le trilemme de Rodrik ou la trinité impossible entre démocratie, souveraineté et mondialisation

Démocratie et souveraineté confrontées à la mondialisation engendrent des soubresauts de plus en plus forts depuis une trentaine d’années. Cela a commencé par une poussée de désir national chez les petites nationalités comme cela a très bien été décrit par l’historien allemand Hagen Schulze dès les années 1990[1] en réaction au constat que les Etats qui se sont constitués par nécessité en apportant une réponse aux inégalités de tous ordres qui étaient devenues au 18ème siècle de plus en plus insupportables aux populations, étaient désormais de plus en plus à la peine et contestés pour leur incapacité à mettre en place des contrepoids suffisants aux dérégulations faisant le bonheur du capitalisme financier et des réseaux d’informations. Si l’on ajoute à cela les coups de boutoirs portés par les différents terrorismes qui se répandent un peu partout, il devient de plus en plus difficile aux Etats démocratiques d’affirmer leur capacité à protéger les citoyens en affichant une puissance en phase avec les défis qui « ringardisent la représentation démocratique » pour reprendre une expression utilisée par Schulze.

Sur le modèle du triangle d’incompatibilité de Mundell[2] , principe selon lequel un Etat ne peut tout à la fois maintenir à la fois un taux de change fixe, la liberté de circulation des capitaux, et l’indépendance de la politique monétaire de sa Banque centrale, l’économiste Dani Rodrik, professeur à Harvard[3], a réalisé la démonstration du mauvais ménage à trois constitué par la démocratie, la souveraineté et la mondialisation surtout quand les deux premiers sont affaiblis et le troisième puissant. Dans son ouvrage, Nations et mondialisation[4],puis dans ses travaux publiés en 2017 et 2018[5] il fait état de cette incompatibilité en expliquant qu’une « communauté politique » ne peut concilier un processus politique démocratique permettant de constituer des majorités dont les choix sont respectés, une intégration économique et monétaire et une souveraineté, entendue comme affirmation d’une puissance en phase avec les deux premiers membres.

L’inadaptation de l’espace politique traditionnel constituant les Etats démocratiques à une hyper mondialisation est criante. Leur défi est désormais d’adapter leurs institutions pour qu’elles démontrent leur efficacité à gérer les interfaces entre les réglementations nationales, les politiques sociales et les échanges commerciaux internationaux.  

Comme il existe des contradictions inhérentes à chaque étage, la crise est complexe mais néanmoins propice à une entreprise de refondation des espaces politiques. Cette refondation est encore plus urgente en Europe, confrontée quant à elle à une remise en cause de son architecture de défense.

Rodrik nous dit que le problème à résoudre ne réside pas dans plus de libéralisation ou plus d’autorité mais plutôt dans la capacité à adapter l’espace politique à la réalité des contraintes. Il faut accepter que les trois possibilités (démocratie, souveraineté nationale et intégration économique dans une zone multinationale) soient incompatibles mais qu’il est possible de les mutualiser si l’on accepte de ne pas avoir les trois « simultanément et entièrement ». Dans un tel ménage à trois, la démocratie peut facilement glisser vers l’autoritarisme, voire la dictature et ce avec le consentement des citoyens. Ce qui se passe sous nos yeux en Europe et aux Etats-Unis en constitue malheureusement un début de démonstration suffisamment alarmant car il ne faut pas oublier que l’histoire est pleine de renoncements volontaires.

Le débat actuel dans plusieurs pays sur la notion d’état de de droit est une autre illustration du danger en embuscade car ce débat est complexifié par l’intrusion des réseaux d’information dopés à l’IA. Là où il y a encore quelques années, il était possible de placer une ligne de fracture nette entre Etat autoritaire, caractérisé par une propension à placer sa défense dans l’administration et la police, et Etat libéral, dans lequel la règle de droit s’impose et vient limiter l’arbitraire administratif et policier, il est aujourd’hui beaucoup plus difficile d’identifier cette frontière. Au nom d’un Etat libéral, la liberté justifie des dérégulations de plus en plus fortes venant accroitre les inégalités et justifiant le retour à un protectionnisme multiforme dont l’une des conséquences sera de reconstituer quelques empires dont il n’est pas du tout certain qu’ils assureront la prospérité et la liberté pour le plus grand nombre…Au nom de la sécurité que chaque citoyen attend, le curseur des libertés peut être très facilement abaissé… Il est symptomatique de la période de constater qu’un glissement commence à s’introduire dans le débat citoyen en défendant que la stabilité politique de long terme favorise plus le développement économique que la forme prise par le régime politique d’un pays. Dit autrement la différence entre démocratie et dictature n’est au final pas déterminante. On voit où peut conduire cette dérive conceptuelle qui aboutit à faire de pays comme la Chine ou la Russie des modèles à imiter…Cela montre aussi en creux l’abandon idéologique que nous avons consenti en ne défendant pas avec suffisamment de vigueur la voie d’un équilibre démocratique. 

La France seule ne peut sortir de cette « trinité impossible » car soit elle opte pour une intégration économique et des institutions démocratiques au niveau européen et elle renonce à sa souveraineté nationale, c’est ce que Rodrik appelle le « fédéralisme global » que les Etats-Unis ont mis en œuvre, soit elle souhaite prioriser intégration économique et souveraineté et alors elle renonce à la démocratie ; c’est le régime de la « camisole dorée » que connait la Chine. La dernière option, celle du « compromis de Bretton Woods » est dépassée car correspondant au monde de l’après seconde guerre mondiale, peu mondialisé. Il a fonctionné a peu près correctement pendant un demi-siècle en combinant souveraineté nationale et mise en œuvre de politiques économiques relativement autonomes dans un cadre démocratique profitant du contrecoup des effondrements des régimes autoritaires ayant conduit au désastre.

La seule chose apparaissant certaine est que, si l’on suppose que nous privilégierons la démocratie, il nous faudra choisir entre intégration économique dans une zone capable de rivaliser avec les autres blocs constitués par la Chine et les Etats-Unis et souveraineté nationale. Le triangle est compliqué par la politique actuelle des Etats-Unis dont il n’est plus certain que la dollarisation de l’économique mondiale dont ils ont bénéficié perdure.

Le système ne peut s’équilibrer que par l’acceptation d’une redistribution suffisamment forte entre les trois membres du trilemme mais elle ne peut s’imposer qu’à la condition que les individus qui composent le futur ensemble y consentent.

Dans tous les cas, le chemin pour parvenir à l’équilibre sera frayé par des crises dont il faut espérer qu’elles seront supportables pour que nous puissions dans un avenir suffisamment proche aboutir à un nouveau système institutionnel alliant les niveaux nationaux et supranationaux de pays acceptant sans arrière-pensée le nouveau dispositif. Cela veut dire que la France et l’Union européenne telle que nous les connaissons traverseront du gros temps ….


[1] Hagen Schulze : Etat et Nation dans l’histoire de l’Europe ; Seuil ; 1996.

[2] Robert Mundell et Marcus Fleming ; A Theory of Optimum Currency Area ; American Economic Review ; 1961.

Blog de Dani Rodrik : http://rodrik.typepad.com/

[4] Dani Rodrik, Nations et mondialisation ; La Découverte, coll. « Textes à l’appui », 2008 ; pour l’édition française.

[5] Straight Talk on Trade ; Ideas for a Sane World Economy ; Conversation franche sur le commerce : des idées pour une économie mondiale sensée ; Princeton University Press ; 2017.

Article : Populism and the economics of globalization : Harvard Journal of international Business Policy (2018) ; Academy of International Business ; https://drodrik.scholar.harvard.edu/files/dani-rodrik/files/populism_and_the_economics_of_globalization.pdf


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2 réponses à « Comprendre les crises (137) Le trilemme de Rodrik ou la trinité impossible entre démocratie, souveraineté et mondialisation »

  1. Avatar de brigitte lacroix
    brigitte lacroix

    bonjour Mr Pardini. Je vois avec plaisir que vous avez gardé l’esprit débatteur et un intérêt constant pour l’analyse des crises qui a fait le bonheur de l’INHESJ à l’époque heureuse et fructueuse où elle était rattachée au SGDSN !!! Avec toutes mes amitiés. Brigitte

  2. Avatar de melbsat
    melbsat

    Merci beaucoup ! Même s’il n’y a pas de quoi se réjouir.

    Bisous

    Le dim. 27 avr. 2025, 21:33, COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD

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