Un article cosigné par Philippe Aghion et Yann Algan paru le 27 janvier 2026 dans le quotidien Les Echos[1] faisait référence au drame de Crans Montana pour rappeler que la réglementation est paradoxalement source de défiance quand les pouvoirs publics sont dans l’incapacité de la faire respecter.

Les deux économistes expliquent que le système est vertueux à la condition que les normes formelles (le corpus législatif et réglementaire permettant la vie en société) soient en adéquation avec les normes sociales (qui guident les comportements individuels et collectifs) au regard de l’acception de ce qui est respecté/toléré, y compris les inévitables ajustements et contournements que nous pratiquons au quotidien[2].

L’alignement de ces deux univers garantit la solidité de la cohésion sociale mais toute divergence palpable va inévitablement générer un biais d’illusion de la sécurité. La majorité des citoyens est alors persuadée que la seule existence d’une réglementation est suffisamment protectrice alors même que la non application de la règle n’est plus suffisamment sanctionnée ou est devenue inopérante, faute d’un dispositif de contrôle adapté. Aghion et Algan analysent ce décalage comme un angle mort provoquant la défiance envers les pouvoirs publics et générant un cercle vicieux à l’origine de crises inéluctables.

La tribune publiée dans Les Echos est une vulgarisation de travaux plus conséquents publiés par les mêmes auteurs en 2010[3]. Leur modèle démontre la corrélation entre un niveau de méfiance créant tout à la fois une demande publique de réglementation et une perte de confiance des administrés. Cela va conduire à gérer de multiples équilibres de plus en plus instables aboutissant à un cercle vicieux créateur de crises. Philippe Aghion établit également le lien avec l’économie qui, dans un tel contexte, ne peut que s’atrophier car il est plus facile de surréglementer que de créer un cadre juridique favorable à l’innovation[4].

L’OCDE est très investie sur le sujet et a publié en avril 2025 sa dernière édition du document « Perspectives de l’OCDE sur la politique de la réglementation »[5]  rappelant que la confiance dans les institutions publiques est essentielle sous peine d’une part, de ne pas disposer de consensus sur la réglementation à suivre et d’autre part, de ne pas garantir  l’assurance du respect des règles par les citoyens et les entreprises. L’OCDE déplore que le recours aux bonnes pratiques soit très souvent une démarche de pure forme en décalage significatif avec les réalisations de terrain ce qui comme indiqué supra ne peut que nourrir la défiance. La prochaine échéance électorale sera peut-être la dernière avant une crise institutionnelle dont l’ampleur pourrait balayer les institutions démocratiques si rien n’est fait pour recréer les conditions de la confiance. La tâche est d’autant plus grande qu’il s’agit aussi de se donner les moyens que le cadre normatif et la mise en œuvre des règles de vie en société qui en découlent soient adaptées à la réalité du monde d’aujourd’hui et de ses évolutions rapides. Très concrètement cela implique de repenser totalement le cadre territorial de prise de décision, de mettre fin au morcellement juridique et à l’obsolescence de règles devenues de plus en plus nombreuses et inadaptées.

Dans le contexte actuel où les dépenses et la fiscalité sont sous contrainte de la pression budgétaire, les demandes légitimes et urgentes d’action face à des problèmes tels que l’augmentation du coût de la vie, la prise en charge des nouvelles menaces et au vieillissement de la population, les crises climatiques et géopolitiques, l’effondrement des niveaux de confiance en 2026[6], montrent, s’il en était encore besoin, l’urgence de mettre fin à une telle spirale crisogéne si l’on veut  retrouver stabilité et prospérité.

Le rapport de l’OCDE est une saine lecture à recommander pour les rédacteurs des plateformes programmatiques des futurs candidats à l’élection présidentielle de 2027 mais à la condition de réaliser l’alignement des propositions et des actions. Cela implique de profondes réformes dans le fonctionnement des institutions pour « renforcer leurs capacités de veille stratégique et de prospective réglementaire pour accroître leur niveau de connaissance afin de mieux anticiper les défis d’aujourd’hui et de demain et de prévenir les préjudices causés par des lacunes réglementaires ou par l’inertie institutionnelle, tout en évitant de conserver des textes ankylosants hérités du passé ».

Rien de nouveau dans le constat qui est partagé par la plupart des décideurs politiques depuis de nombreuses années mais sans que cela se traduise par des pouvoirs et des ressources suffisants pour tirer les conséquences concrètes de la situation.

La perte de confiance dans les institutions dans notre pays est telle qu’il nous faudra aller au-delà des recommandations de l’OCDE qui ne concernent que le cadre législatif et règlementaire et traiter également le décalage entre l’écriture formelle du concept d’Etat Nation et sa réalité au XXI siècle qui s’accommode mal d’être appréhendé comme un principe spirituel depuis sa création il y a maintenant deux siècles.  Ernest Renan en 1882 avait décomposé le principe spirituel, fondateur et ciment de la nation, en deux séquences : l’une s’ancrant dans le passé, l’autre structurant le présent ; « l’un est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire vivre l’héritage qu’on a reçu indivis…l’existence d’une nation est, pardonnez-moi cette métaphore, un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie »[7]

Renan fait abstraction de la place prise par les citoyens à la formation de la loi, expression de la volonté générale. La communauté quasi sacrée de Renan est immatérielle et dispose d’une autonomie par rapport au suffrage universel. La déclaration de 1789 réalise cette synthèse en proclamant la souveraineté de la nation et en conférant à chaque citoyen l’exercice de cette souveraineté par l’élection. Nous avons peine à imaginer qu’une telle construction qui apparaît consubstantielle à la République puisse être remise en cause et pourtant elle structure encore la pensée politique de la plupart des responsables politiques du pays !

Personne ne doute de l’existence de la Nation française, mais de plus en plus de problèmes surgissent, venant troubler cette image unitaire. Au moins quatre d’entre d’eux interpellent : (1) Le peuple français se superpose-t-il à la Nation ? (2) La communauté des citoyens composant cette nation est-elle vraiment homogène ? (3) Les crises économiques successives ont-elles fragilisé ce ciment au point de fragmenter la communauté en plusieurs groupes ? (4) La digitalisation de la société avec l’existence de réseaux et des interactions qu’ils génèrent entre une multitude d’actes individuels et leur institutionnalisation dans un cadre qui n’est pas celui des Etats est-elle compatible avec les notions « agir collectif » ou « vivre ensemble » ayant fondé jusqu’à aujourd’hui les problématiques des rapports entre acteurs et institutions ?[8]

Face à ces légitimes interrogations, il faut reconnaître que le principe spirituel semble avoir perdu du terrain face aux problèmes liés à l’organisation fonctionnelle de l’Etat. Ce dernier est aujourd’hui plus ressenti comme une expression de son administration que vécu comme un principe spirituel. Englué dans cette dimension administrative il traverse indéniablement une grave crise.

L’effondrement de la perte de confiance est le corollaire des très sérieuses difficultés de gestion de ressources financières et humaines auxquelles l’Etat est confronté. Sa fiscalité est affectée à des missions de plus en plus en sociales et de moins en moins régaliennes, entrainant une érosion de la capacité de l’Etat à faire face aux problèmes sociétaux et influe sur la perception qu’ont les citoyens de leur administration qui est identifiée à l’Etat et amalgame dans cette vision négative la Nation.

Pour l’instant, la réponse a consisté à faire intervenir la Nation comme bouclier protecteur des faiblesses et impérities de l’Etat-Administration.  Cette immixtion de la Nation dans la sphère de gestion du quotidien a entraîné sa banalisation et lui a fait peu à peu perdre inexorablement son statut « d’immatérialité protectrice ». Le résultat est que Etat, Administration, Nation, apparaissent comme des concepts similaires aux yeux des citoyens et que seuls des constitutionnalistes peuvent encore disserter sur l’autonomie de chacun d’entre eux.

Nous avons en quelques décennies réussi à déconnecter l’Etat-Nation de la gestion rationnelle des politiques publiques et il apparaît aujourd’hui plus utopie que fondement du pacte républicain traditionnel.

Il nous est encore difficile d’admettre que l’Etat-Nation centralisé confronté à l’optimisation de l’emploi de ses ressources obéit aux mêmes contraintes que celles affectant tout processus économique. Ce dernier pour faire face à la fragmentation originelle de ses activités et à une « rentabilité » en baisse, entre dans une phase de consolidation évoluant ensuite plus ou moins rapidement en phase de différenciation et si aucune mesure correctrice forte n’est prise, le délitement est au rendez-vous…

A défaut de consolidation, le risque actuel est celui de la liquidation de l’actif « Etat-Nation » qui surviendra quand la crise de légitimité qui se manifeste invariablement aux périphéries les plus turbulentes se propagera au centre jusqu‘à le voir s’effondrer. Nous n’en sommes pas loin…Reste à espérer des décideurs courageux et des électeurs lucides !!


[1]Philippe Aghion;(Prix Nobel d’économie, professeur au Collège de France et à l’Institut européen d’administration des affaires (INSEAD), Yann Algan ; Doyen des programmes pre-experience à HEC ;

« L’illusion de la sécurité par les règles«  ; Article du 26/01/2026 paru dans Les Echos.

[2] Par exemple l’automobiliste qui s’octroie le droit de commettre l’infraction de ne pas respecter un signal stop car il constate l’absence de policier et de véhicules.

[3] Philippe Aghion, Yann Algan, Pierre Cahuc, Andrei Shleifer ; Régulation and Distrust. (Réglementation et méfiance) Quarterly Journal of Economics, 2010, pp.1015 – 1049 (Revue du département d’économie de l’université Harvard).

https://sciencespo.hal.science/hal-03384665v1

[4] En 2004, le placement en France du principe de précaution au niveau constitutionnel est à ce titre un cas d’école car il s’inscrit tout a fait dans la modélisation  établie par Ph Aghion en le corrélant avec le coût de l’inaction et ce par l’évolution délétère de ce principe dont il faut rappeler que lors de son apparition en Allemagne dans les années 1970, sous le vocable Vorsorgeprinzip il était circonscrit à un concept prônant de       « prendre ses précautions », au sens d’économiser les ressources de la planète pour ne pas obérer l’avenir des générations futures. Au fil des années, cette vision a évolué vers une remise en cause des fondements de l’expertise scientifique et médicale. Cette évolution s’est faite en donnant une place prééminente au ressenti et en validant une sorte de quête illusoire du « risque zéro » en raison des interprétations subjectives du principe de précaution.

[5] Perspectives de l’OCDE sur la politique de la réglementation 2025, Éditions OCDE ; Le document traite notamment des interactions entre l’action normative, la prestation des activités réglementaires et le contrôle de la réglementation. Il résulte de travaux entre les membres du Comité de la politique de la réglementation de l’OCDE et, au sein du Secrétariat de l’OCDE de la Division de la politique de la réglementation de la Direction de la gouvernance publique. https://doi.org/10.1787/2f1a3d38-fr.

[6] Vague 17 du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF ; Publiée le 9 février 2026, elle est particulièrement inquiétante en montrant que 51% des Français estiment qu’il n’y a pas de quoi être fier du système démocratique, contre 40% en Italie, 34% en Allemagne et 32% au Royaume-Uni. Chiffre à rapprocher des 35% des Français estimant que leur classe politique mérite peu de respect, contre 41% en Italie, 31% en Allemagne et 44% au Royaume-Uni et enfin que seuls 20% des Français considèrent que les responsables politiques essaient de tenir leurs promesses, score encore très inférieur à celui observé chez nos proches voisins en Italie (29%), en Allemagne (31%) et au Royaume-Uni (39%). A titre de comparaison, ces chiffres sont plus mauvais que ceux enregistrés au plus fort de la crise COVID en 2021.

[7] E. Renan ; Qu’est-ce qu’une Nation ? pages 53 à 55 ; réédition 1992 Editions Presse Pocket ;

[8] Jean-Marie Fecteau ; Janice Harvey ; Des acteurs aux institutions dialectique historique de l’interaction et rapports de pouvoir ; Travaux du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) et Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) ; Université du Québec à Montréal Département d’histoire, Collège Dawson et Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS), Université du Québec à Montréal ; 2005 https://extranet.puq.ca/media/produits/documents/294_9782760518285.pdf


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