L’annonce par les Etats-Unis le 11 décembre 2025 du programme « Pax Silica » est passée relativement inaperçue dans les médias nationaux alors même que ces derniers ont consacré des flots de commentaires sur le document exposant la stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis publié la semaine précédente le 5 décembre 2025[1]. Les deux documents sont pourtant complémentaires, Pax Silica apportant un éclairage très intéressant sur la stratégie de long terme des Etats-Unis.
Le communiqué de presse du département d’Etat[2] évoque l’union des pays qui accueillent les entreprises technologiques les plus avancées au monde « afin de libérer le potentiel économique de la nouvelle ère de l’IA ». avec pour objectif central de « réduire les dépendances coercitives » et « sécuriser tous les maillons de la chaîne d’approvisionnement de l’IA, de l’extraction minière à la fabrication de pointe et à la logistique des centres de données ».
L’adversaire chinois est bien identifié et les alliés nommément cités : Japon, Corée du Sud, Singapour, Pays-Bas, Royaume-Uni, Israël, Australie et les Emirats arabes unis. Dans la foulée a été créé à Washington le Centre de stratégie industrielle pour les nouvelles énergies (NEIS) [3] dont la direction est assurée par Sarah Ladislaw qui avait exercé de 2023 à 2024 les fonctions de directrice principale pour le climat et l’énergie au Conseil national de sécurité des Etats-Unis. Le NEIS est financé en grande partie par la fondation Hewlett[4] qui a rattaché son soutien à son initiative « Economie et Société ».
Son objectif est de fournir des analyses opérationnelles pour aider les gouvernements et l’industrie à déployer des systèmes énergétiques adaptés aux quatre évolutions du contexte politique identifiées : (1) Des marges de manœuvre budgétaires plus restreintes ; (2) Une accessibilité financière de l’énergie devenue une contrainte politique majeure ; (3) Une diversification des chaînes d’approvisionnement s’étant avérée plus complexe que prévu ; (4) Un système commercial mondial plus fragmenté.
Le NEIS a d’ores et déjà indiqué que ses productions concerneraient prioritairement les zones géographiques États-Unis, Royaume-Uni, Europe, Inde et Brésil. Les priorités initiales affichées par NEIS concernant les États-Unis font naturellement apparaitre la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques alors que pour l’Europe les priorités relèvent principalement du soutien aux investissements productifs et pour les marchés qualifiés d’émergents (Inde et Brésil) l’effort concerne principalement dans l’organisation de relais entre les pôles de production nationaux et les marchés étrangers.
Un premier décryptage intéressant de la stratégie des Etats-Unis dans le domaine de l’énergie a été livré le 27 janvier 2026 par Sarah Ladislaw qui a mis en perspective les différences d’échelle entre la gestion de la crise Vénézuélienne, présentée facilement par la plupart des commentateurs comme la volonté du président Trump de prendre le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela[5] et Pax Silicia. L’affaire Vénézuélienne relève du court terme et concerne un actif obsolète dont la mise en œuvre coutera de plus en plus cher alors que le contrôle de la production des semi-conducteurs relève du long terme, concerne le contrôle de l‘ensemble de la planète et la maitrise des chocs futurs.
Ces objectifs contradictoires révèlent une tension fondamentale dans le programme de politique étrangère de l’administration. L’intervention au Venezuela n’est qu’une opération militaire dissimulée sous le prétexte de la sécurité énergétique. L’argumentation publique s’est concentrée de manière écrasante sur le pétrole alors qu’une communication alternative axée sur l’objectif louable d’allègement des souffrances du peuple vénézuélien confronté à un régime corrompu, impliqué dans le trafic de drogue, ouvert aux influences iraniennes, chinoises et russes et devenu source d’instabilité régionale aurait été vraisemblablement pertinente.
Pour le dire autrement l’intérêt stratégique des Etats-Unis à disposer de plus de pétrole est faible alors que la mise au pas d’un pouvoir contribuant fortement à la déstabilisation de sa zone d’influence directe avec des interférences russes et chinoises présente un intérêt beaucoup plus fort. Au final le débat sur le Vénézuéla a permis de masquer ce qui sous-tend la véritable stratégie énergétique des Etats-Unis qui n’est plus limitée à l’extraction d’hydrocarbures mais à la conversion en puissance de calcul de toutes les sources d’énergie qu’elle qu’en soit l’origine….
Pax Silica a pour ambition de structurer une sorte de « club d’acheteurs » se mettant d’accord sous la houlette des Etats-Unis pour répartir les risques financiers et industriels en vue de renforcer les capacités des adhérents. Pax Silica est une réponse très directe à la Chine qui a renforcé depuis de longues années ses capacités sur un modèle identique. Le schéma américain organise l’offre et la demande entre partenaires partageant la même vision en assurant que les ressources en amont ont une destination assurée en aval. Les mines de lithium des partenaires approvisionnent leurs usines de batteries et les fabricants de semi-conducteurs disposent de la garantie d’un quasi-monopole par la réduction des incertitudes liées à l’alimentation des chaînes d’approvisionnement et la vente de capacités informatiques au meilleur prix.
Les implications de ce modèle sont gigantesques car ce n’est ni plus ni moins que la proclamation de la fin des politiques économiques libérales reposant sur la régulation des marchés. Nous sommes en présence de quelque chose qui ressemble plus à une économie dirigée que concurrentielle. Ce schéma contribue aussi à rebattre les cartes géopolitiques. Il est intéressant de constater que Taïwan n’est pas dans le dispositif Pax Silicia alors même que pour l’instant l’île domine encore l’industrie de la fabrication de puces logiques avec l’industriel TSMC. Cela fait d’ailleurs le sujet d’un affrontement entre la Chine et le reste du monde pour sa prise de contrôle. Les États-Unis sont déjà engagés dans de grandes manœuvres sur le sujet. En mars 2025 TSMC a annoncé un investissement de 100 milliards de dollars aux États-Unis (correspondant à la construction d’un centre R&D, de deux sites de packaging avancé et de trois nouvelles usines). Cet engagement s’ajoute aux 65 milliards en cours d’investissement en Arizona, où la production de puces 4 nm a commencé fin 2024, avec une extension progressive vers le 3 puis le 2 nm d’ici 2030.
Les Etats-Unis ont bien conscience que la maitrise du calendrier est essentielle et que le temps est compté face aux ambitions chinoises. Ils savent aussi qu’il a fallu quatre années entre la décision d’investissement de TSMC en Arizona (annoncée en mai 2020) et la production des puces (fin 2024). Pour la seconde usine qui fabriquera des puces de 3 nanomètres, la production est attendue en 2028 pour une décision prise en 2022 et quant à la troisième usine, pour les puces de 2 nanomètres, l’investissement a été annoncé en avril 2024 pour une mise en production en 2029 ou 2030. Autre donnée importante, malgré cet investissement massif de TSMC sur le territoire américain, 80% de la capacité productive de TSMC restera sur Taiwan qui demeurera in fine un concurrent pour l’industrie américaine… Pour tout cela l’affichage des 9 partenaires de Pax Silicia doit être analysé avec lucidité par les européens qui ne doivent de mon point de vue ne pas tirer trop de plans sur la comète de la présence des Pays-Bas dans cette alliance.
Quels premiers enseignements ?
Pax Silicia constitue la démonstration, s’il en était encore besoin de l’existence d’une vision stratégique ambitieuse se déclinant sur le long terme et soutenue par des investissements massifs publics et privés. Il reste néanmoins aux Etats-Unis à transformer l’essai en créant l’environnement géopolitique indispensable à faire vivre une communauté d’intérêts entre secteur public et privé. C’est sur ce point que l’incertitude existe avec notamment un comportement parfois erratique du Président Trump pouvant compromettre une stratégie pourtant murement pensée. L’exclusion du Canada de la démarche Pax Silicia est pour l’instant incompréhensible sauf à imaginer que la volonté d’en faire le 51éme Etat n’est pas une rodomontade. Prendre le risque de voir le Canada renforcer ses liens avec la Chine alors que ce pays dispose de richesses minérales et énergétiques indispensables à la puissance de calcul attendue par l’alliance pourrait se révéler très vite un coin enfoncé dans cette dernière d’autant que la stratégie d’influence chinoise vis-à-vis du Canada est très puissante depuis plusieurs années en s’appuyant sur une diaspora nombreuse et bien implantée.
La relation avec Taiwan constitue aussi un facteur ultrasensible à traiter avec la gestion des capacités productives de TSMC dont les scénarios peuvent justifier ou non un engagement militaire des Etats-Unis.
La bataille des semi-conducteurs est également temporelle car la Chine dispose des ressources humaines pour produire en quantité et à bas coût pour inonder le monde entier, ce qui aboutirait à l’échec de Pax Silicia, mais une incertitude subsiste encore sur sa capacité à maitriser dans des délais rapprochés les technologies les plus avancées pour l’instant encore entre des mains non chinoises.
Pour l’Europe le temps est compté.
Le constat ne peut être qu’amer pour l’Europe qui disposait il y trente ans d’une filière de semi-conducteurs jouant à égalité avec les Américains et les Taiwanais avec des entreprises comme Philips, Siemens et Thomson et ASML[6] . Aujourd’hui seule ASML continue d’être un leader mondial dans son secteur de fabrication de machines à graver les circuits imprimés notamment avec la technique EUV (Extrême Ultra-Violet)[7] mais il est difficile de la qualifier d’acteur sous contrôle européen en raison de l’organisation de sa chaine de valeur (voir la note de bas de page). C’est pour cela que la Chine développe à marche forcée sa technologie domestique de fabrication des nano circuits de 10 nm et en deçà pour ne plus être contrainte par les limitations d’exportation de technologie imposées par les Etats-Unis. La stratégie de la Chine concernant Taiwan dont l’accélération pour le contrôle est visible est à analyser également à l’aune de cette donnée.
L’Europe se trouve dans une situation identique à celle de la Chine et ne peut imaginer jouer un rôle de long terme indépendant des américains et des chinois qu’en maitrisant son avenir numérique. Elle a bien cerné la question et affiché des ambitions avec le « Chips Act »[8] qui a succédé en 2023 à la stratégie définie en 2013 par la Commission européenne sur les semi-conducteurs mais force est de reconnaitre que les moyens financiers, industriels et politiques ne sont pas encore à la hauteur de l’urgence du défi à relever. Le rapport de la Cour des comptes européenne publié en avril 2025[9] est pour le moins critique. Il juge irréaliste l’objectif de parvenir à 20% de part du marché mondial d’ici 2030. La lecture de ce document est à ce titre édifiante et montre une nouvelle fois la difficulté de mobiliser des capitaux publics et surtout privés à la hauteur de l’enjeu. Nous partons avec un lourd handicap, malgré des initiatives françaises opportunes comme France 2030 et faute de capitaux mobilisables en Europe sur des technologies disruptives en raison notamment de notre aversion au risque plus marquée que chez nos concurrents. L’ampleur du fossé à franchir a été révélée par, l’association industrielle mondiale représentant la chaîne d’approvisionnement des fabricants de produits électroniques (SEMI) qui a estimé à 147 Md € la mobilisation des dépenses en capital au sein de l’UE jusqu’en 2032 alors que 2 162 Md€ seront investis dans le reste du monde….
Ce constat est d’autant plus préoccupant quand l’on sait que la société leader en Europe, ASML a transmis en début d’année 2022 aux instances européennes qui préparaient le Chips Act un document d’alerte expliquant que le seul maintien à hauteur de 8 % de la part de marché de l’UE nécessiterait la mobilisation de 63 Md € et la porter à 20 % coûterait 251 Md€ d’ici à 2030, à comparer aux 86 Md€ affichés en 2024.
La mobilisation ne peut être que massive pour rattraper la perte de compétivité initiale du secteur avec une Europe qui n’a pas su suivre le rythme de la croissance mondiale d’une filière dont la maitrise est indispensable pour assurer une influence mondiale à la hauteur de son poids démographique et économique.
La situation géopolitique montre une fois de plus l’urgence à réagir pour éviter que l’Europe perde son autonomie de décision. La décision ne peut être que politique car il faut convaincre les citoyens d’adhérer à une politique globale qui saura mobiliser les compétences dans de nombreux domaines allant de l’éducation aux matières premières en passant par la défense, l’énergie et la santé…
Le pessimisme ne doit pas être de mise face à des signes encourageants montrant que la prise de conscience du défi est bien réelle, mais encore faut-il mettre en application de manière efficace et rapide une stratégie adaptée à la situation mondiale dans les secteurs qui assureront croissance et innovation pour les générations futures, sauf à imaginer que le choix du repli constituerait un avenir en choisissant la décroissance comme horizon.
[1] Sujet traité dans le post 148 du site: https://gerard-pardini.fr/2025/12/12/comprendre-les-crises-148-la-strategie-de-securite-nationale-des-etats-unis-2025-affichage-de-la-faiblesse-europeenne-et-opportunite/
[2] Lire le communiqué du Département d’Etat : https://www.state.gov/pax-silica
Le NEISC collabore avec des experts appartenant notamment au Columbia Center on Global Energy Policy, au Carnegie Endowment for International Peace, RMI, au département du développement international d’Oxford, avec l’université Johns Hopkins, Rhodium Group, l’Université de Pennsylvanie, Third Way, Loom, Bruegel, le WE Upjohn Institute for Employment Research.
[4] La fondation Hewlett a été créée en 1966 par les fondateurs de la société Hewlett-Packard (HP). Elle est dotée d’un capital de 14 Md $ et finance massivement un peu partout dans le monde des programmes liés aux politiques publiques, au climat, à l’éducation. Elle fait partie d’un cercle très restreint d’ONG disposant des moyens pour influer les politiques publiques par la production d’expertises, de bonnes pratiques et de méthodologies. https://hewlett.org/
Le soutien au NEIS relève de de l’Initiative Économie et Société (ESI) dont le but est de diffuser des idées sur l’avenir du capitalisme afin de relever les défis du XXIe siècle en identifiant notamment les meilleures idées novatrices concernant la relation entre les gouvernements et les marchés afin d’accroître la compétitivité des États-Unis et d’améliorer la vie des travailleurs et de leurs familles.
[5] Le Président des Etats-Unis a communiqué avec emphase sur ce qui serait un renouveau à son initiative de la doctrine Monroe, baptisée « Donroe » (contraction entre Donald et Monroe) fondée sur trois axes: la sécurisation du territoire des Etats-Unis, l’élimination des adversaires déstabilisateurs de ce territoire considéré à l’échelle du continent et la saisie des ressources naturelles estimées indispensables à garantir la prospérité des USA.
[6] ASML est l’acronyme d’Advanced Semiconductor Materials Lithography. La société créée en 1984 est basée à Veldhoven (Pays-Bas.). Elle est l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs avec les japonais Canon et Nikon. La capitalisation en bourse ASML atteint en janvier 2026, 500 Md $. Elle couvre plus de 80 % du marché mondial des machines de production de puces. Les usines d’ASML sont implantées à Veldhoven (Pays-Bas), Wilton (Connecticut), Santa Clara (Californie), Linkou (Taïwan) et depuis 2025 en Corée du Sud à Hwaseong, proche de Séoul. Le siège social des activités américaines est en Arizona. En 2025, ASML est entré au capital du français Mistral AI à hauteur de 1,3 milliard de dollars, devenant son principal actionnaire.
Trois catégories d’acteurs se partagent le marché des semi-conducteurs : Les fabricants de circuits conçoivent, fabriquent et vendent eux-mêmes des puces (Samsung (Coréen), Intel (Américain) STMicroelectronics (société franco-italienne de droit néerlandais) ; Renesas (Japonais). Les sociétés sans usine (fabless) : Nvidia, Qualcomm, Apple, AMD/Xilinx (Américains). Conçoivent et vendent leurs puces en sous-traitant leur fabrication à des fonderies. Les fonderies ; Fabriquent des circuits intégrés à partir des plans de leurs clients, comme les taïwanais TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Co. Ltd.) et UMC (United Microelectronics Corp.), le chinois SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation) ou le Coréen Samsung. .
[7] ASML commercialise des machines permettant de graver des circuits offrant une résolution de 10 nanomètres(nm) et cible les échelles de 5 et 3 nm. A titre de comparaison le diamètre d’un cheveu humain est d’environ 50 000 nm. Le coût d’une seule machine oscille selon les performances de 100 à 350 M € et nécessite un délai de fabrication et d’assemblage de l’ordre de 18 mois.
[8] Le Chips Act a été lancé en 2023 et commence à être décliné en mesures opérationnelles depuis 2024 avec l’ambition de doubler la part de marché européenne en production de semi-conducteurs qui passerait de 10 % à 20 % du marché mondial à échéance 2030, avec la mobilisation de 86 milliards d’euros d’investissements publics et privés. La sécurisation de la chaîne de valeur des semi-conducteurs est considérée comme le principal enjeu stratégique et industriel. https://www.europeaneconomics.com/european-chips-act/
[9] https://www.eca.europa.eu/ECAPublications/SR-2025-12/SR-2025-12_FR.pdf
