L’effet Veblen, du nom de l’économiste Thorstein Veblen[1] est le nom d’une loi économique connue également comme « règle de la cherté » ou encore comme « effet de snobisme ». L’augmentation du prix d’un produit accroit son utilité ostentatoire en le rendant encore plus désirable et va provoquer une augmentation de sa consommation car sa possession est ressentie comme un moyen de distinction sociale. Quand Veblen décrit ce phénomène, la consommation des objets tels que les téléphones mobiles, les accessoires de mode et plus généralement les produits de luxe reste contenue et sa théorie est alors applicable aux classes aisées. Cela explique vraisemblablement pourquoi il sera un peu oublié pendant plusieurs décennies. John Kenneth Galbraith[2] s’inspirera de ses travaux en défendant l’idée que la théorie économique classique de l’offre et de la demande[3] n’est plus pertinente dans une société en capacité de satisfaire pleinement les besoins primaires, entrainant ainsi les entreprises à créer des biens superflus dont la vente s’appuie largement sur la publicité qui promeut du « désirable ».  Une nouvelle économie se met alors en place dont le moteur principal n’est plus la création de biens publics et dont la demande est une fonction croissante du prix.

Les conséquences sociétales de ce renversement sont significatives car elles participent à la transformation des comportements individuels en conférant aux marchandises consommables une utilité secondaire en corrélation avec la « preuve de la capacité de paiement relative » des consommateurs ce qui fera écrire à Veblen « on finit par ne plus tenir pour belle une belle chose qui ne se vend pas cher »[4].

Cette évolution conduit également au « gaspillage ostentatoire » qui devient un ressort de l’économie en l’ancrant dans les dimensions sociales et institutionnelles. Le revers en est l’occultation de l’économie de subsistance qui néanmoins demeure un sous-jacent permanent lié à l’instinct de conservation propre aux espèces vivantes…

Veblen n’est pas pour autant un chantre de l’anticapitalisme comme certains ont été tentés de l’utiliser car il explique que toutes les classes sociales y compris les plus pauvres consomment des biens ostentatoires en vertu que « le respect de soi se fonde sur le respect témoigné par autrui »[5] et cela confère à certains produits de consommation ostentatoire un caractère tout aussi indispensable que pour des produits de « première nécessité ». L’exemple des biens d’équipement liés à la téléphonie en sont un exemple flagrant. Sauf à retourner dans une économie de subsistance, il est impossible de circonscrire la consommation aux seuls biens d’usage et elle va, de fait, participer à ce désir social de distinction dont la caractéristique est l’absence de limite…

L’apport de Veblen dans la compréhension des crises actuelles est d’avoir perçu avant tout le monde l’intrication entre les sciences économiques et les sciences sociales. Il aura peu d’écho de son vivant et il faudra attendre les années 70 pour que Raymond Aron le rappelle à l’attention en rédigeant la préface d’une des éditions françaises de La théorie de la classe de loisir[6]. Comme l’avait pressenti Veblen au tout début du 20éme siècle, Raymond Aron alertera sur le rôle des institutions qui sont bien plus que des organisations. Elles participent également des habitudes mentales des individus composant une société par les usages, les principes juridiques, les règles de comportement qu’elles véhiculent et protègent. L’accélération du progrès scientifique et technologique a bouleversé les fragiles garde-fous mis en place au fil du temps pour cantonner l’instinct prédateur de l’homme à un niveau acceptable. Cet instinct prédateur conduit à une appropriation de plus en plus grande du surplus économique par une minorité privilégiant l’accroissement des « gaspillages ostentatoires ». Veblen et Aron ne remettent pas en cause le système économique libéral fondé sur la liberté émancipatrice au service du progrès économique, social, scientifique mais ils sont des critiques lucides sur l’économie de casino qui privilégie la finance en affaiblissant   tout à la fois l’industrie et le travail.

Nous sommes pour l’instant en situation de grande fragilité pour surmonter les hypercrises qui se profilent à l’horizon pour la simple raison que nos institutions ne sont pas en phase avec la situation et marquent un retard significatif avec le progrès scientifique et technique. Ce décalage est toujours à l’origine de problèmes économiques et sociaux tels que nous les rencontrons aujourd’hui. Intégrer l’effet Veblen dans la compréhension de la période actuelle va bien au-delà de ce débat car pour répondre aux grands défis qui sont devant nous notamment ceux liés à l’environnement et à la sécurité[7] il sera nécessaire de mobiliser massivement des capitaux et d’obtenir une adhésion de toutes les couches de la société.  Si nous ne sommes pas capables de mettre fin au « gaspillage ostentatoire » qui privilégie l’aiguillage des capitaux sur des productions qui ne sont plus en phase avec les défis, nous ne pourrons pas disposer des leviers de coopération et d’équilibrage permettant de faire bouger le balancier en direction d’une logique de production plutôt que de consommation. Si nous échouons, il est fort probable que la remise en ordre soit des plus brutales par la survenance de catastrophes dont l’ampleur pourrait bien nous conduire vers une économie de subsistance…

Il ne s’agit pas non plus dans cet article de rentrer dans le débat entre critique du « capitalisme » ou des « capitalistes » auquel Raymond Aron et d’autres ont été confronté car le questionnement va au-delà de cette querelle intellectuelle. Veblen est mort pessimiste après avoir vu les conséquences de la première guerre mondiale et les débuts de la grande dépression de 1929 car il percevait très bien la difficulté de revenir vers un système économique tout à la fois soucieux de liberté et moins tourné vers le gaspillage.  Il est intéressant de lire à cet effet les mémoires de Raymond Aron qui, dans le chapitre Paix et guerre,[8] fait référence à Veblen et évoque les trois conditions majeures qui, selon lui, sont indispensables « à la pacification des relations interétatiques sous l’influence de la civilisation industrielle ». Il cite ainsi (1), la réduction de l’écart entre la minorité privilégiée et la masse de l’espèce humaine qui n’est pas encore sortie de la pauvreté ; (2)la constitution de nations prêtes à s’accepter mutuellement à l’intérieur d’une communauté internationale et (3) la fin de l’antagonisme entre les deux grandes puissances et les deux idéologies dominantes. Ce dernier point a bien évolué mais plutôt dans le sens de la complexité avec des chocs civilisationnels intégrant la religion…Il faut aussi et urgemment prendre en compte qu’en économie tout à une contrepartie mesurable ; et il y a bien une concernant notre capacité ou notre incapacité à construire des actions collectives et des régulations profitables au plus grand nombre.

Oui lire Veblen est plus que jamais d’actualité….

Pour en savoir plus sur Veblen

Site de l’Institut Veblen : https://www.veblen-institute.org/Avez-vous-lu-Veblen.html

Guillaume Arnould, Alice Le Goff :  Introduction à Thorstein Veblen » juillet 2025.   https://doi.org/10.4000/lectures.38345

Dimitri della Faille, Marc-André Gagnon ; Thorstein Veblen : héritage et nouvelles perspectives pour les sciences sociales ; In revue Interventions Économiques : https://ieim.uqam.ca/wp-content/uploads/2008/10/Thorstein_Veblen_-_Introduction.pdf


[1] Thorstein Veblen (1857-1929) est un économiste américain diplômé des universités Johns Hopkins et Cornell en économie et docteur en philosophie de l’université de Yale. Il a enseigné de 1892 à 1906 à l’université de Chicago, où il est secrétaire de rédaction du Journal of Political Economy. Il enseigne ensuite à Stanford de 1906 à 1909, à l’université du Missouri et participe en 1919 à la fondation, à New York, de la New School for Social Research, où il enseignera jusqu’en 1926. Ses trois ouvrages majeurs sont : The Theory of the Leisure Class (Théorie de la classe de loisirs) publié en 1899 et qui sera traduite en Français en 1970 avec une préface de Raymond Aron ; The Theory of Business Enterprise (La Théorie de l’entreprise d’affaires) publié en 1904 et traduit en Français en 2018 (Éditions PGDR) ; The instinct of workmanship and the state of industrial arts, (L’instinct artisan et l’état des arts industriels)publié en 1914 (traduit en français en 2024) .Veblen est rattaché au courant « institutionnaliste » dont il est considéré le père fondateur. Il inspirera à son époque les travaux de John Rogers Commons et Wesley Clair Mitchell qui viendront étoffer ce courant en développant un concept dont s’inspirera l’école pragmatique qui expose que le comportement de l’individu est fonction des croyances, des habitudes mais aussi dans une moindre mesure des instincts. Veblen développera également l’idée que le rôle des institutions est primordial pour expliquer l’évolution des sociétés.

[2] John Kenneth Galbraith (1908, 2006) a soutenu sa thèse d’économie en 1934 à l’Université de Californie à Berkeley. Il a enseigné dans les universités de Princeton et Harvard et dans plusieurs universités en Europe dans les années 70 à 90. Il a également été le conseiller économique des présidents Franklin Delano Roosevelt, John Fitzgerald Kennedy et Lyndon B. Johnson.

[3] Les théories classique et néo-classique défendent l’idée que les décisions de production des entreprises se font en fonction de la demande qui leur est adressée par les consommateurs, créant ainsi un équilibre fondement de la doctrine libérale. Galbraith défend une théorie selon laquelle la notion d’économie de marché n’a pas de véritable sens car pour lui les entreprises disposent des moyens pour imposer leurs produits aux consommateurs et que si la liberté de les refuser existe, il faut la relativiser notamment quand la désirabilité du bien produit constitue un élément fondamental de l’offre. Il sera le premier à utiliser la notion de « filière inversée ». Son ouvrage, The Affluent Society (1958), traduit en français en 1961 L’Ère de l’opulence publié en 1961 par les éditions Calmann Levy dans une collection dirigée par Raymond Aron défend cette théorie. Un bien à effet Veblen se caractérise d’une part par une élasticité inversée de sa demande par rapport au prix, qui est positive dans la plus grande partie de la courbe et d’autre part par une élasticité de sa demande par rapport au revenu, qui est supérieure à 1. Cette double particularité fait que la demande d’un bien va augmenter avec le prix, au lieu de décroître, et elle augmente plus vite que le revenu disponible.

[4] Théorie de la classe de loisir, édition française ; op cit ; p. 69,87,101.

[5] Théorie de la classe de loisir ; op cit ; p. 22.

[6] Raymond Aron ; Avez-vous lu Veblen ? in Théorie de la classe de loisir ; édition Gallimard, 1970 ; coll. « tel.

[7] Voir notamment les travaux OCDE depuis le début des années 2000 sur le cout de l’inaction. A titre indicatif, les coûts liés aux dommages climatiques ont plus que doublé au cours des vingt dernières années et dépassent les 1 000 milliards de dollars pour la période 2020 et 2024. L’effort estimé pour rester dans la trajectoire de limitation de la hausse des températures des 2°C d’ici la fin du siècle a été estimé à 2 % du PIB mondial (environ 111 000 Md $ en 2025) pour les mesures d’atténuation, et 1 % dans les mesures d’adaptation pour éviter une perte de 10 à 15 % du PIB mondial. L’effort se situe donc aux alentours de 3000 Md$. A cela s’ajoutent les dépenses liées à la sécurité qui sont en expansion significative compte tenu de l’instabilité de la situation géopolitique mondiale.  Pour les pays OTAN l’effort est estimé selon les pays aux alentours de 2%, voire 3% pour aboutir à une dépense se situant entre 4 et 5% du PIB.

[8] Raymond Aron ; Mémoires ; Editions de 1983 (Gallimard), 2010 (collection Bouquins ; Robert Laffont) et 2025 (collection Arion ; Robert Laffontra) ; Part III, Un professeur dans la tourmente 1955-1969 ; Chapitre 5 ; Paix et Guerre.  


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Une réponse à « Comprendre les crises (152) L’effet Veblen »

  1. Avatar de Stéphane Van Geel
    Stéphane Van Geel

    Belle découverte que cet économiste méconnu, qui pourtant reste très contemporain s’agissant d’expliquer au moins en partie les mécanismes de régulation dysfonctionnements de notre société. Merci !

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