Comprendre les crises (114)L’inconnu et le refus d’analyse

Plonger dans l’inconnu par refus d’analyser ce qui est connu

Nous sommes englués dans la crise depuis de longues années et force est de constater que nous nous y sommes habitués. Il serait d’ailleurs plus précis de parler de « crises » car elles touchent le social, l’économique, l’environnemental, la religion, l’éducation, la justice, l’État …Les analyses de situation sont légions mais nous éprouvons toujours de grandes difficultés à tirer des leçons du passé.  Même quand nous connaissons et démontrons les mauvaises pratiques, les erreurs, les lâchetés, nous apparaissons individuellement et collectivement inhibés quand il s’agit de tirer les leçons de l’histoire qui pourraient nous donner de la force pour agir.

Nous ne savons pas non plus formuler les problèmes ou ne voulons le faire. Cela explique la lenteur des réformes. Un autre monde, est en train d’apparaître sous nos yeux mais nous déployons beaucoup d’efforts pour éviter d’en tirer les conséquences. Il faut dire que le paysage de la crise est particulièrement angoissant car l’imbrication de toutes les crises peut conduire à un effondrement si nous ne savons pas les gérer de manière globale.

Si l’on s’en tient à notre pays et à l’Europe, la classe moyenne, qui a été le facteur de stabilisation des démocraties est en cours de déclassement, l’Europe qui était pour nous une nouvelle frontière porteuse d’espoir et de prospérité est confrontée à des coups de boutoirs détricotant cet espoir : Brexit, guerre en Ukraine, impuissance à créer une politique de défense européenne adossée à une industrie…Prise en étau entre Chine, États-Unis et Russie, l’Europe se cherche et n’exerce plus de pouvoir de séduction même dans les pays historiques à son origine. France, Allemagne, Italie, Espagne, Belgique sont en proie à des forces poussant à l’éclatement de leurs structures.

A cela s’ajoute des perspectives scientifiques touchant à la maitrise de l’infiniment petit, à la génétique qui sont éblouissantes tant elles sont la démonstration des possibilités de l’humanité de progresser et de se détruire.

Ce constat est certes inquiétant mais il n’est pas porteur de déclin à condition d’être lucide et de poser la bonne équation pour la résoudre. Relire l’analyse de Stefan Zweig de la situation dans laquelle se trouvait l’Europe à la veille des deux guerres mondiales me semble indispensable. Deux textes de Zweig doivent être lus. Le premier, écrit en septembre 1914 s’intitule « Aux amis de l’étranger » dans lequel il prend acte de l’impossibilité de poursuivre les relations avec ses correspondants hors de l’Allemagne tout en leur annonçant de demeurer fidèle à ses engagements passés pour préserver la reprise de la construction européenne : « Notre amitié est vaine aussi longtemps que nos peuples sont en armes, mais elle sera deux fois plus précieuse après cette grande guerre. Car alors, à la place de cette sainte colère, il y aura dans le monde beaucoup de petites amertume, beaucoup de bas ressentiments, beaucoup de haine misérable, alors… nous tenterons, tant que nos forces nous le permettront, de faire de notre humaine amitié un exemple pour les peuples. »

Le second a été écrit en mai 1941 à New York où se trouve alors Zweig, en proie depuis 1938 à la vindicte des nazis qui ont interdit de jouer ses pièces de théâtre et brulé ses ouvrages. Il a malgré cela milité pour une résistance intérieure des juifs et même à une « raisonnable soumission » espérant toujours le sursaut qu’il avait pu constater après la première guerre. Mais en 1941, l’espoir a disparu et ce texte de 1941 intitulé, En cette heure sombre, est annonciateur de son désespoir. S’il parle encore de confiance dans l’invincibilité de l’esprit, le courage commence à lui manquer pour poursuivre un tel combat face au mal absolu qui ronge l’humanité et qu’il perçoit. Il se suicidera en février 1942, vraisemblablement épuisé par la souffrance intérieure causée par le constat qu’écrire ne suffit plus à combattre le mal et qu’il faut agir avec le risque de créer des drames supplémentaires frappant l’humanité. C’est le dilemme, qu’il ne connaitra pas, de l’utilisation de la bombe atomique pour mettre fin à la guerre et qui rongera plusieurs scientifiques ayant participé au programme Manhattan.

L’époque que nous vivons est vraisemblablement un nouveau tournant pour l’Europe de même nature que celui vécu lors des deux guerres mondiales. Nouveau tournant car ce qui est en jeu c’est la liberté, liberté menacée non pas par un dictateur sanguinaire, mais par un affaissement de toutes les barrières morales et spirituelles qui, peu à peu, nous conduira à douter de l’invincibilité de l’esprit comme dernier rempart de l’humanité.

Le constat réalisé par Zweig en 1941 est sans doute aucun intemporel : « Il faut que l’obscurité tombe pour que nous nous rendions compte de la majesté des étoiles au-dessus de nos têtes. Il a donc fallu qu’arrive cette heure sombre, peut-être la plus sombre de notre histoire, pour que nous nous rendions compte que la liberté est aussi nécessaire à notre âme que la respiration à notre corps…. Je sais qu’il n’a jamais été autant porté atteinte à la dignité de l’homme qu’aujourd’hui, que jamais les peuples n’ont été aussi asservis et maltraités, que jamais l’image de Dieu sous toutes ses formes n’a été aussi vilement déshonorée et martyrisée, mais d’un autre côté , jamais…l’humanité n’a su que aussi clairement que la liberté est indispensable à l’âme… »

Pour l’instant nos sociétés tiennent tant bien que mal car il y a encore une courte majorité de gens raisonnables qui acceptent des comportements déraisonnables. Or ce fragile édifice est en cours de délitement rapide car les élections qui permettent aux gens déraisonnables de nuire aux autres sans rien y gagner remplissent de moins en moins leur rôle; (on lira sur ce sujet l’analyse du professeur Carlo Cipolla sur les lois de la stupidité humaine) https://gerard-pardini.fr/2023/06/04/comprendre-les-crises-10-carlo-cipolla-les-lois-fondamentales-de-la-stupidite-humaine/

La part des « déraisonnables » est en progression et l’instant peut maintenant arriver très vite où l’irrationnel l’emportera.  Ce scénario me semble malheureusement enclenché. Quelle sera la prochaine mesure qui accélèrera le basculement ?  Dans un tel contexte elle apparaitra dérisoire quand elle surviendra mais ses conséquences seront sans nul doute désastreuses.  Un tel scénario s’est déroulé avant chacune des guerres mondiales, mais cette fois nous disposons de tous les ingrédients pour que survienne une immense faillite collective et un effondrement intellectuel dont il serait difficile de se remettre.

Un article de Pascal Orry publié en juin 2020 dans le journal des Arts ne dit pas autre chose. Intitulé Bienvenue dans le nouveau monde, il est classé dans le recueil de ses œuvres (Éditions Bouquins, 2022) dans la partie Du bon usage des catastrophes. Sa conclusion est celle de la fragilité d’un monde « moins mondial que jamais, où ont prédominé le chacun pour soi et les styles nationaux de réponse à une menace de mort ; fragilité d’un monde plus individualiste que jamais (télétravail, téléenseignement et jusqu’au vélo, préféré dès qu’on le peut aux fameux transports en commun) ; fragilité, plus au fond, d’un monde apeuré parce qu’il n’a pas compris qu’il a, depuis une génération, complétement changé  non de sens mais d’essence. Eh bien il faudra s’y faire : une société de l’immanence, au lieu et place d’une société de la transcendance, ça a ses charmes, mais ça se paie. Finies les grandes révolutions, bonjour les catastrophes… Plus de guerres mondiales, mais des guerres locales, plus de sens de l’Histoire, mais un temps désorienté, rythmé seulement par des événements».


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