L’annonce faite par Stellantis le 16 avril 2026 de l’arrêt de la production de véhicules sur le site historique de Poissy a déclenché une vague de commentaires révélatrice de la culture de la pensée magique animant les partis extrêmes de l’échiquier politique français, mais aussi le PS dont il est difficile à ce jour de caractériser le positionnement de son programme économique…
La France Insoumise (LFI) a vertement critiqué la décision en suggérant de privilégier la réduction des dividendes versés aux actionnaires pour maintenir la production automobile en France et en appelant à la grève en soutien de la position de la CGT, de l’UNSA et de SUD[1]. Le Rassemblement National à quant à lui mis en avant l’affichage de sa stratégie de défense de la souveraineté industrielle en faisant de cette annonce une nouvelle preuve du déclin industriel français. Il a également utilisé l’annonce pour critiquer l’alignement de la France sur la politique environnementale de l’UE en dénonçant le passage « forcé » au tout-électrique et la prégnance de normes environnementales strictes qui poussent les constructeurs automobiles nationaux à délocaliser la production de masse hors de France pour ne garder que des activités de support.
Le positionnement des deux blocs est bien évidemment différent mais tout aussi peu soucieux des réalités économiques en défendant pour l’un, une politique fiscale très offensive sur la question des profits et des dividendes et pour l’autre la mise en place de mesures protectionnistes et d’allégement des charges pour favoriser la réindustrialisation.
Quant au PS, s’il n’a pas réagi spécifiquement à la décision de Stellantis, il y a néanmoins répondu indirectement le 21 avril 2026, en présentant le socle de son programme de gouvernement[2] dont le fil conducteur affiché est la défense de la liberté entendue comme une question sociale donc financée par des transferts fiscaux. Parmi les mesures permettant de financer ce nouveau pacte social figurent un nouvel impôt sur les « grandes successions » dont il est attendu une recette de 400 Mds sur la période 2028-2040, la taxe Zucman calibrée à 2% de prélèvement sur les patrimoines de plus de 100 M€, pouvant être acquittée par le transfert d’actions à l’Etat dans le cas de liquidités insuffisantes. Les propositions évoquent également une fusion de l’impôt sur le revenu, de la CSG et de la CRDS avec l’inclusion des revenus financiers dans l’assiette de l’impôt sur le revenu.
La crise de l’industrie automobile européenne tout comme celle de la sidérurgie qui a éclatée à partir des années 1980[3] et dont nous ne sommes toujours pas sortis, sont malheureusement des illustrations de nos difficultés à ne pas savoir anticiper le changement, ou plus justement de ne pas vouloir en assumer les conséquences.
Nous disposons des moyens d’anticiper mais nous préférons souvent des refus d’obstacles en procrastinant et en s’abritant derrière les plus mauvaises raisons possibles. Cela s’expliquant notamment par l’accoutumance à la prise de mesures d’assistance et au refus de prendre des risques. Tout cela aboutit au paradoxe que pour préserver au maximum la paix sociale nous créons les conditions d’un futur chaotique se repaissant d’inégalités.
Le déficit de connaissances des Français en économie constitue le terreau fertile d’une telle situation.
Faut-il rappeler que le niveau de culture financière des Français est à peine dans la moyenne des pays de l’OCDE[4] et qu’un élève français sur cinq n’atteint pas le niveau de compétence de base en culture financière ? Les conséquences politiques et sociales de cette inculture économique chronique sont considérables car elles pèsent sur la prise de décision politique concernant les réformes économiques et sociales dont le pays a besoin.
Faut-il rappeler également que les décisions et les non-décisions prises dans les domaines des retraites ; des dépenses sociales et du temps de travail depuis les années 1980 ne se distinguent pas par leur pertinence, tant le décalage entre ces mesures et les intrants économiques factuels (démographie, espérance de vie, situation internationale…) sont grands.
En évitant de repenser le rôle historique de l’État qui était avant les années 1980 au centre de l’économie du pays et en faisant croire qu’il pouvait continuer à remplir ce rôle au prix d’ajustements cosmétiques, nous avons tous contribué à des degrés de responsabilité divers à ancrer dans les esprits une sorte d’exception française, confortant l’idée que l’Etat peut toujours tout contrôler. Comme l’a joliment exprimé Jean Tirole dans une communication devant l’Académie des sciences morales et politiques « Le patrimoine des Français est en grande partie déconnecté de la réussite économique de leur pays » [5].
La situation est aujourd’hui inquiétante car cet aveuglement de maintenant presque cinquante ans a eu pour résultat une emprise de type collectiviste sur la vie économique.
Des analyses très récentes aboutissent à dénombrer plus de 27 millions de personnes dont le revenu dépend non d’un prix de marché mais d’une décision annuelle du Parlement ce qui représente environ plus de 60% des électeurs inscrits dont le revenu dépend majoritairement de la dépense publique.[6]
C’est là, de mon point de vue, que se situe le foyer de la crise qui atteint aujourd’hui un niveau critique. Le pouvoir politique s’est organisé depuis plus de deux siècles pour assurer sa légitimité à travers un système de représentation, faisant évoluer le citoyen d’un rôle passif – la participation à un scrutin – à un rôle plus actif, où, sans prendre directement part à la décision politique, il l’influence de plus en plus. Cette évolution est sans contestation possible louable mais elle laisse sur le côté le volet économique de la démocratie républicaine en oubliant de faire partager aux citoyens le message que chaque unité économique et sociale que sont les entreprises, de la plus petite à la plus grande, participe aussi à la fraternité républicaine qui fonde la solidarité. Si la vie politique de chaque citoyen trouve sa traduction juridique dans l’exercice du suffrage, la vie de l’entreprise trouve sa traduction dans des politiques de coopération et de partage.
Cette représentation ne se réalise pas à un niveau identique. D’un côté nous sommes en présence de l’exercice d’un droit protégé par la Constitution, de l’autre, nous nous situons au niveau d’engagements contractuels et de l’exercice de bonnes volontés d’où l’importance d’une éducation citoyenne à l’économie.
Il ne s’agit pas de trancher entre économie libérale ou sociale, cela appartient au corps électoral, mais d’organiser dans le cadre retenu des solidarités multiples : entre territoires, entre entreprises, entre sphères publiques et privées qui ne sont pas si éloignées culturellement l’une de l’autre comme certains clichés peuvent le laisser croire.
Compte tenu des batailles économiques mondiales en cours, ces solidarités doivent être légitimées et être assises sur une doctrine économique et juridique qui aura fait l’objet d’un véritable débat. Continuer à escamoter ce débat aggravera la crise en favorisant une fois de plus la croyance en une sorte de « magie sociale »[7] qui viendrait encore une fois au secours des défaillances du politique…
Arrêtons de produire et de nous réfugier derrière de nouveaux mots et expressions dont l’utilisation privilégie l’aspect magique ou incantatoire. Nous sommes d’ailleurs tous à la peine pour traduire leur contenu de manière objective en les raccordant à des concepts juridiques ou économiques. Ne pas le faire nous conduira à la solitude qui est la pauvreté de demain…Reste à espérer que les programmes de gouvernement qui seront proposés en 2027 définissent un concept réaliste de la traduction économique de la souveraineté en la sortant de la gangue magique dans laquelle nous l’avons enfermée. Ne pas le faire ouvrira un boulevard vers un totalitarisme de gauche ou de droite dont les pays européens ont éprouvé au siècle dernier les méfaits…
[1] Les autres syndicats (FO, CFTC, CFE-CGC) se sont montrés plus pragmatiques, notamment FO qui est le premier syndicat du site en soulignant notamment que l’annonce de la direction permettait de consolider l’avenir du site sur plusieurs dizaines d’années en affichant clairement que l’assemblage de véhicules n’était plus à l’ordre du jour sur ce site qui demeurait néanmoins un élément clé de la politique industrielle du groupe avec la R&D.
[2] Le projet a été présenté le 21 avril 2026 devant le bureau national du PS avant d’être envoyé dans les fédérations. Il porte le titre provisoire « Vivre libres » est avec en sous-titre « Le nouveau socialisme pour le XXIe siècle ». Le préambule rejette le concept de social-démocratie, « modèle qui a permis des progrès sociaux considérables, mais n’a jamais pris en compte les limites planétaires, n’a pas effacé les inégalités entre les hommes et les femmes ni les discriminations racistes ».
[3] S’agissant de la sidérurgie, il y a bien eu une impulsion stratégique de l’État à la fin des années 1960 pour construire les deux grands sites intégrés de Dunkerque et de Fos-sur-Mer dont il avait bien été identifié qu’ils permettraient à la France de conserver un rôle industriel significatif en Europe. La contrepartie connue de cet avantage compétitif était la fermeture des usines de l’est de la Lorraine. Les gouvernements successifs de droite et de gauche n’ont pas voulu assumer les conséquences d’un choix stratégique en privilégiant la technique du saupoudrage de mesures d’accompagnement fragmentées ne mettant pas fin à des concurrences locales stériles entre les vallées industrielles de la Lorraine. Le résultat a été une restructuration partielle de l’industrie sidérurgique. Elle a été évaluée à 60 % pour les produits plats minces et a 40 % pour les produits longs et les tôles fortes qui ont été des secteurs cédés à des industriels étrangers. Voir notamment sur ces points les travaux de Jacqueline Beaujeu-Garnier, « La sidérurgie française », in « L’information géographique », volume 26, n° 3, 1962, pp. 93-102. Philippe Mioche, « La sidérurgie française de 1973 à nos jours, dégénérescence et transformation », in « Vingtième Siècle, revue d’histoire », n° 42, avril-juin 1994, pp. 17-28.
Rapport n° 1240 (Alain Bocquet) ; Commission d’enquête de l’Assemblée nationale chargée d’investiguer sur la situation de la sidérurgie et de la métallurgie françaises et européennes dans la crise économique et financière et sur les conditions de leur sauvegarde et de leur développement ; 10 juillet 2013.
[4] Enquête internationale OCDE sur la culture financière des adultes publiée le 14 décembre 2023. La France se classe 14ème sur les 39 pays ayant participé à l’enquête de l’OCDE. Nous sommes devancés par l’Allemagne, la Thaïlande ; Hong Kong ; l’Irlande, la Corée du Sud ; l’Estonie ; la Slovénie ; l’Autriche ; la République Tchèque, le Portugal ; la Norvège, l’Espagne et la Pologne.
[5] Jean Tirole, Prix Nobel d’Economie 2014 ; Intervention devant l’Académie des sciences morales et politiques ; https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/2017/12/18/les-francais-et-leconomie/
[6] Cédric Argenton ; Tilburg University, codirecteur du Tilburg Law and Economics Center (TILEC) ; Peut-on reprendre le contrôle de nos finances publiques ? Note publiée le 22 avril 2026 sur le site TELOS : https://www.telos-eu.com/fr/reprendre-le-controle-de-nos-finances-publiques.html
[7] Ernst Cassirer ; Le Mythe de l’État ; Yale University Press, 1946 ; traduit en Français en 1993 ; Gallimard et réédition dans la collection TEL en 2020.
Le terme de « magie sociale » a été employé dans cet ouvrage qui décrit les mécanismes qui ont conduit au totalitarisme. Cet essai sur la pensée politique du 20ème siècle est un plaidoyer pour que la raison politique ne déroge pas à sa plus haute des fonctions : réaffirmer la culture contre les tentations d’ériger une idéologie en raison. L’ouvrage est considéré comme le testament philosophique de l’un des plus grands penseurs du 20éme siècle.
