Four ancient stone panels carved with human figures displayed in dimly lit room with silhouettes of visitors

Les lois fondamentales de la stupidité humaine est le titre d’un ouvrage du professeur Carlo Maria Cipolla publié pour la première fois en 1976. Cet essai percutant a été traduit tardivement en français et publié en 2012 par les éditions des Presses universitaires de France (PUF). J’avais alors mis en ligne un post pour commenter l’ouvrage[1].

L’actualité de ces derniers mois et celle à venir me semble propice à rappeler ses travaux et notamment l’universalité des cinq lois qu’il a énoncées : (1) Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde (2) ; La probabilité qu’un individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu ; (3) Est stupide celui qui par son action provoque une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes ; (4) Les non-stupides sous-estiment toujours la puissance destructrice des stupides. Les non-stupides oublient sans cesse qu’en tous temps, en tous lieux et dans toutes les circonstances, traiter et/ou s’associer avec des gens stupides se révèle immanquablement être une erreur coûteuse ; (5) L’individu stupide est le type d’individu le plus dangereux et chacun sous-estime inévitablement le nombre d’individus stupides dans le monde.

Cipolla explique les défaites de l’humanité par l’immensité de la puissance destructrice des individus stupides car la catégorie des gens intelligents qui dispose de la capacité de faire le bien pour eux-mêmes et les autres est minoritaire.

La lecture de l’essai apporte également un éclairage sur la notion de « surprises prévisibles » qui a fait l’objet de plusieurs posts sur ce site[2]. Cette notion décrit notamment les principaux facteurs venant corroborer les lois de la stupidité. Au premier rang se situe l’optimisme qui va ancrer en nous la certitude qu’un événement ou une situation ne se produira jamais. Ce facteur est souvent combiné avec le fait qu’un décideur privilégiera, (sciemment ou non) les estimations les plus accommodantes avec leurs objectifs en intégrant avec ce biais les analyses produites par les experts. Ces derniers peuvent également contribuer à aggraver la situation en produisant les analyses dont ils savent qu’elles sont en phase avec l’attente des décideurs. N’oublions pas également que nous créons très souvent les conditions de la prise d’une mauvaise décision en ne partageant pas (ou mal) l’information.

Tout cela explique que les leçons de l’histoire sont parfois oubliées car nous avons souvent le secret espoir qu’une même cause ne produira pas toujours les mêmes effets.

Notre prédisposition au mimétisme fera alors que nous reproduirons un comportement face à un événement alors même que l’environnement de cet événement est différent de celui qui a provoqué la décision initiale[3].

L’actualité nous montre chaque jour que la part des « déraisonnables » est en progression et beaucoup de conditions sont réunies pour que l’instant où l’irrationnel l’emportera survienne. Je ne résiste pas à faire partager un paragraphe du chapitre 6 de l’ouvrage de Cipolla[4] dont chacun pourra trouver une référence pour l’illustrer : Parmi les bureaucrates, les généraux, les hommes politiques et les chefs d’Etat, on trouve sans peine de superbes exemples d’individus fondamentalement stupides dont la faculté de nuire est ou a été rendue beaucoup plus redoutable par la position de pouvoir qu’ils occupent ou occupaient.

Pour l’instant notre société, comme d’autres démocraties en crise, tient tant bien que mal, car existe encore – mais jusqu’à quand ? – une courte majorité de gens raisonnables acceptant des comportements déraisonnables…Ce fragile équilibre est en cours de délitement rapide et reste à espérer que les prochaines élections qui permettent aux gens déraisonnables de nuire aux autres sans rien y gagner puissent encore remplir leur rôle stabilisateur mais au vu du spectacle du monde mieux vaut intégrer l’incertitude provenant du fait que la capacité humaine à ne pas prendre les bonnes décisions au bon moment est une réalité …


[1] Le professeur Cipolla a été l’élève de Fernand Braudel. Titulaire de la chaire d’histoire économique à l’université de Catane, il a enseigné dans plusieurs universités italiennes (Venise, Turin, Pavie, Pise) puis aux États-Unis où il sera professeur à l’université de Californie à Berkeley. Il était également membre de la société américaine de philosophie. Son œuvre est principalement axée sur l’histoire économique qu’il décryptera à travers les passions humaines car selon lui ce prisme est indispensable pour comprendre les théories économiques. Son ouvrage, « Introduction à l’étude de la science économique » publié en 1988 est considéré comme une référence concernant la méthodologie de l’histoire de l’économie. Il sera l’un des premiers à aborder les rapports entre population et disponibilité de l’énergie dans « The Economic History of World Population » publié en 1962 et entre alphabétisation et développement économique dans « Instruction et développement » publié en 1969. Il travaillera également à mettre en corrélation les épidémies et leurs conséquences socio-économiques en élargissant le champ de la réflexion au-delà des questions de santé publique.

Ses travaux sont à l’origine de la « matrice de Cipolla », graphique permettant de classer les individus en quatre catégories (les Intelligents, les Crétins, les Bandits et les Stupides) et selon deux axes : le gain/perte pour soi-même et le gain/perte pour autrui. Le professeur Cipolla est mort le 5 septembre 2000.

[2] Comprendre les crises : (18) L’apport de l’économie comportementale ; (61) Bitcoin et biais cognitifs ; (123) Crise politique ; Pourquoi ? ; (126) Loi de Murphy et lois fondamentales de la stupidité humaine ; (130) Inondations de Valence, nouvelle illustration de l’aversion au changement ; (135) La remise à plat du lien transatlantique : une surprise prévisible.

[3] Richard E. Neustadt et Ernest R. May ; Thinking in Time : The Uses of History for Decision-Makers (Penser dans le temps : les usages de l’histoire pour les décideurs) ; American Politics ; New York : Free Press, 1986. Le cours dispensé à Harvard par les deux professeurs explique aux futurs décideurs qu’il n’est pas suffisant de détecter une analogie historique, encore faut-il pouvoir appréhender en quoi un exemple historique particulier est similaire ou différent de la situation à laquelle on souhaite l’appliquer : « Les œillères que l’on s’impose à soi-même par orgueil, imprudence ou excès de prudence des généraux, les faiblesses du renseignement, l’inconstance des opinions publiques, la déloyauté (ou du moins l’intérêt propre) des alliés et l’incertitude de la fortune – en ces domaines l’Antiquité et l’époque moderne s’offrent mutuellement des points de référence … » Ces travaux ont été récemment repris par Rose Mary SHELDON professeur au Virginia Military Institute ; et rappelés dans son ouvrage Renseignement et espionnage dans la Rome antique ; Tallandier ; 2019.

[4] Accéder aux principaux extraits du texte : http://www.cefro.pro/media/02/02/1435522111.pdf


En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire

En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture