Man examining a crystal ball in a server room with data charts on screen

Le concept de Cliodynamique et le projet Contemporary Crisis DB, également connu sous l’appellation « Nos ères de discorde[1] » sont portés par Peter Turchin 1 depuis une vingtaine d’années. Ce dernier a créé au tout début des années 2000 ce terme en associant au nom de Clio (la muse grecque de l’histoire) celui de « dynamique » qui qualifie l’étude de l’évolution des systèmes dans le temps). Le concept est développé dans son ouvrage considéré comme la clé de voute de ses travaux :  Historical Dynamics : Why States Rise and Fall (voir la note 1).

Il fonde en 2010 la revue scientifique Cliodynamics : The Journal of Quantitative History and Cultural Evolution, dédiée à cette discipline. L’histoire des États-Unis et des crises structurelles qui l’ont traversées le conduise à lancer en 2016 le projet « Nos ères de discorde »[2] qui consiste en une modélisation de l’instabilité politique chronique qui a débuté au début des années 2020, en se basant sur des indicateurs précis comme la surproduction d’élites et la stagnation des salaires réels.

La base de données du projet[3] recense les variables économiques, politiques et sociales disponibles permettant d’analyser la situation des élites, des populations générales et des institutions étatiques d’une douzaine de pays. Au premier trimestre 2026, la base de données contenait environ 300 000 entrées historiques documentant près de 800 entités politiques différentes (allant de petites tribus aux superpuissances mondiales) et sur une période de 10 000 ans. Ces données alimentent des modèles mathématiques permettant de déceler les schémas répétitifs d’essor et d’effondrement des civilisations. Ces modèles mêlent analyse structurelle des organisations et datas démographiques en traitant les sociétés comme des systèmes complexes soumis à des forces physiques et mathématiques.

Les dimensions idéologiques propres à chaque société et la psychologie de leurs dirigeants ne sont pas prises en compte. Ce filtre permet de se concentrer sur les causes profondes des crises, expliquer les crises sociales récentes et prévoir les crises futures.

Quelques structures de recherche françaises sont partenaires des programmes de recherche de l’équipe de Turchin notamment sur les thématiques des dynamiques de rituels, de conflits et d’évolution sociale. Un économiste français, Romain Wacziarg[4] contribue régulièrement à partir de la base de données sur l’évolution des institutions et le développement économique. Une poignée de chercheurs et ingénieurs de données notamment liés à Sciences Po Paris ont ponctuellement collaboré sur la structure technologique et l’analyse de données. A signaler également la contribution de l’égyptologue Juan Carlos Moreno García, chercheur au CNRS (laboratoire Orient & Méditerranée) qui a cosigné en 2022 la publication présentant à la communauté scientifique la méthodologie globale de SESHAT[5]. La revue numérique The Conversation commence à publier des travaux de chercheurs reprenant la méthode de Turchin[6]  pour analyser les tensions institutionnelles, politiques et sociales contemporaines en France.

S’agissant de la France, la méthode permet d’identifier trois grands indicateurs interconnectés qui font que la société devient d’une grande instabilité et bascule dans une « ère de discorde » quand ces trois forces entrent en résonance.

La première est « La paupérisation populaire » . Elle constitue l’amorce de la crise et elle s’auto alimente quand la richesse produite par le pays est captée de manière disproportionnée par le sommet provoquant la stagnation ou le recul du niveau de vie de la majorité de la population, créant ainsi un terrain fertile pour la révolte. Cela se traduit par la baisse du pouvoir d’achat réel, la crise du logement et le sentiment de déclassement des classes moyennes et populaires géographiquement reléguées (Concept de France périphérique [7]). Le mouvement des Gilets Jaunes entre totalement dans l’analyse cliodynamique en montrant le mécanisme qui a conduit à une révolte échappant aux forces syndicales et politiques classiques en révélant que le symptôme (le prix du carburant) masquait un stress économique structurel profond.

La seconde force est la surproduction d’élites et la compétition intra-élites. Turchin estime qu’elle constitue la force la plus destructrice. En produisant toujours plus de diplômés de haut niveau et d’aspirants au pouvoir (politique, économique, médiatique) que le système ne peut en absorber la société est immanquablement confrontée à l’apparition de fractures profondes chez les élites. Les exemples ne manquent malheureusement pas avec des filières alimentant des diplômés qui ne trouveront pas des débouchés à la hauteur de leurs attentes car le nombre de places de cadres dirigeants demeure de son côté stable. La conséquence en est qu’une fraction de ces « élites frustrées » n’hésite plus à rallier les extrêmes de l’échiquier politique, voire créent de nouveaux mouvements pour renverser l’élite en place. La recomposition radicale du paysage politique français (l’effondrement des partis traditionnels PS/LR au profit de LFI et du RN) est analysée par la cliodynamique comme le résultat de cette guerre interne entre factions de l’élite.

La troisième force est la faillite fiscale de l’État. Plus la richesse se concentre et que l’instabilité grandit, l’État est sous contrainte de dépenser de plus en plus pour maintenir l’ordre social (cela est d’autant plus significatif en France qui dispose d’un système de redistribution particulièrement généreux[8] au prix aujourd’hui d’une perte de légitimité et de l’explosion de la dette. Désormais, sa charge réduit les possibilités d’intervention concernant des politiques publiques pour lesquelles l’attente est forte (santé, justice, sécurité par exemple). En distribuant plus que ce qu’il prélève, l’Etat se trouve dans une spirale infernale car le système de redistribution qu’il montre en exemple aux citoyens ne peut être financé que par de l’endettement public qui va lui-même contribuer à générer de l’instabilité sociale. Le phénomène a parfaitement été documenté par une récente étude de l’INSEE[9].

Le diagnostic cliodynamique de la France issu du modèle de Turchin devrait constituer une source de réflexion et de pédagogie pour la campagne présidentielle de 2027. Le cercle vicieux mathématique qu’il génère est simple à comprendre et à partager à condition de mettre de coté les biais idéologiques et psychologiques qui nous conduisent depuis trop longtemps à adopter des postures plutôt que des actions sincères et responsables…Ne pas le faire nous conduira à demeurer dans l’orbite de ce cercle vicieux en continuant  dans les trois directions mortifères : produire du stress économique entretenant la  colère populaire ; prendre des mesures d’austérité apportant contestations violentes et blocages et esquiver le traitement de la dette publique, contribuant ainsi à faire perdurer les fractures des élites politiques.

Malgré tout ce que l’on peut reprocher aux dirigeants et institutions actuelles, la crise démocratique que nous traversons n’est pas un accident de parcours lié à telle ou telle personnalité et à un contexte international. Regarder en face le modèle de Turchin c’est prendre conscience que nous sommes dans la phase terminale d’un cycle. Celui qui a débuté dans l’euphorie de la fin de la seconde guerre mondiale et qui a abouti il y a maintenant une quarantaine d’années à ce que l’Etat soit pris en étau entre un peuple à bout de souffle et des élites qui se déchirent pour le pouvoir.

La situation est d’autant plus critique que nous avons fragilisé méthodiquement tout ce qui pouvait contribuer à une autonomie intellectuelle du citoyen. Réduire le savoir n’a jamais réduit les risques mais toujours contribué à les aggraver et la promesse d’un homme aux capacités intellectuelles dopées à l’IA n’est pas suffisante pour garantir des prises de décisions en adéquation avec la recherche d’un équilibre entre l’humanité en tant qu’espèce et son environnement et ce dans une période où la potentialité d’une extinction de l’espèce n’est pas utopique.

Nous serions donc bien inspirés de redonner aux nouvelles générations les moyens de répondre aux quatre questions fondamentales que Socrate posait à ses interlocuteurs : De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire ? Ces questions se retrouvent dans plusieurs articles du site car elles en constituent un fil conducteur.


[1] Peter Turchin, chef de projet au Complexity Science Hub de Vienne, chercheur associé à l’Université d’Oxford et professeur émérite à l’Université du Connecticut. est un spécialiste de la complexité. Il a été élu membre de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS)en 2021. Il a développé le concept de cliodynamique qui relève du domaine des sciences sociales historiques. Auteur de plusieurs ouvrages dont notamment : Complex Population Dynamics : a Theoretical/Empirical Synthesis ; Princeton University Press, 2003. Historical Dynamics : Why States Rise and Fall ; Princeton University Press, 2003 ; War and Peace and War : The Rise and Fall of Empires ; Plume ; 2006 ; Ultrasociety : How 10,000 Years of War Made Humans the Greatest Cooperators on Earth ; Beresta Books ; 2016. Ages of Discord ; A Structural-demographic Analysis of American History ; Beresta Books ; 2016. End Times : Elites, Counter-Elites and the Path of Political Disintegration ; Allen Lane ; 2023. The Great Holocene Transformation ; Beresta Books, 2025.

Pour l’instant un seul de ses ouvrages a été traduit en français : Le Chaos qui vient : Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique ; Editions du Cherche Midi ; 2024.

[2] https://peterturchin.com/age-of-discord/

[3] La base de données s’appelle SESHAT. Elle couvre le monde entier par un découpage en grandes régions géographiques dénommées NGAs (Natural Geographic Areas ; Zones Géographiques Naturelles). Ce découpage est apparu plus pertinent à analyser que des périmètres strictement étatiques. Ces zones sont : Europe & Russie : L’Italie (autour de Rome/le Latium), la France (le bassin parisien), la République tchèque, la Grèce (la Crête), l’Islande et la Russie (la région de Moscou). Asie de l’Est & Centrale : La Chine (notamment le Nord de la Chine et le bassin du Fleuve Jaune), le Japon, la Mongolie et le Cambodge (l’Empire d’Angkor). Asie du Sud & du Sud-Est : L’Inde (le bassin du Gange), le Pakistan (la vallée de l’Indus) et l’Indonésie (Java). Moyen-Orient & Afrique du Nord : L’Égypte (Haute-Égypte), la Turquie (Anatolie), l’Iran, l’Irak (Mésopotamie) et le Yémen. Afrique subsaharienne : Le Ghana/Mali (les empires d’Afrique de l’Ouest), le Nigeria (le royaume d’Ife), l’Éthiopie et le Kenya/Tanzanie (côte swahilie). Amériques (Précolombiennes à Modernes) : Le Mexique (la vallée d’Oaxaca et le monde Maya), le Pérou (la région de Cuzco et l’Empire Inca) et États-Unis. Océanie : Hawaï et l’Australie.

https://seshat-db.com

[4] Le professeur Wacziarg est installé aux États-Unis depuis 1992. Il est rattaché à la faculté de l’Anderson School (UCLA). Il a enseigné également à la Stanford Graduate School of Business (cours de doctorat Macroéconomie politique). Ses travaux de recherche portent principalement sur les liens entre mondialisation et performance économique.

[5] An introduction to Seshat : Global history databank. Le professeur Moreno Garcia est le seul français sur la cinquantaine de contributeurs de l’article fondateur.

https://hal.science/hal-03893432

https://journal.equinoxpub.com/JCH/article/view/18508

[6] Nicolas Salerno et Olivier Vidal (Université Grenoble Alpes -UGA-Institut des sciences de la Terre) ;          Les signes avant‑coureurs d’une crise institutionnelle majeure ;

https://theconversation.com/en-france-les-signes-avant-coureurs-dune-crise-institutionnelle-majeure-284468

[7] Christophe Guilluy ; La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires ; Flammarion ; 2014.

[8] La France est le pays d’Europe qui consacre la part la plus importante du PIB national à la protection sociale. Elle était de 34% en 2023 (dernier chiffre EUROSTAT connu) et 34,2 en 2024 (dernier chiffre DREES connu) pour une moyenne européenne aux alentours de 27%. Malgré cela, plus de 13% des Français déclarent être victimes de privations matérielles et sociales (enquête SILC /enquête sur les revenus et les conditions de vie réalisée annuellement par l’UE depuis 2004).

[9]INSEE Focus, 380 du 15 avril 2026 : Privation matérielle et sociale en 2025 ;  https://www.insee.fr/fr/statistiques/8967255


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