Comprendre les crises (158) De l’urgence à retrouver un bon usage de l’utopie

Crowd of protesters removing metal barriers and facing police officers with shields at the entrance of Assemblée Nationale

Le 4 juin 2026, l’économiste Thomas Piketty rendait public le Rapport sur la justice mondiale[1] présentant un programme et une trajectoire se déroulant jusqu’en 2100 pour « garantir l’habitabilité de la planète, la justice sociale et la réforme de l’architecture financière mondiale ». Trois jours plus tard, le candidat à l’élection présidentielle, Jean Luc Melenchon lançait sa campagne autour d’un programme en quatre axes principaux : 1) ; la promotion du concept de « Nouvelle France » pour marquer d’une part la rupture sociétale avec la France de 1958, année de création de la Ve République et d’autre part une continuité historique en affirmant par le slogan « On est chez nous » que le métissage et l’identité républicaine sont compatibles. 2) Un cap affirmé vers une nouvelle République, la VIe République aux valeurs sociales et écologiques prédominantes ; 3) Un refus de primaires à gauche justifié par la nécessité d’un vote utile dès le premier tour pour engager le processus de renouveau et enfin, 4) la centralité du duel avec le Rassemblement National porté par un affrontement entre deux projets de société diamétralement opposés.

Ces deux programmes tirent les conséquences de plusieurs travaux réalisés depuis une trentaine d’années tant par des économistes que des historiens sur la relation entre civilisation et inégalité considérées comme les deux facettes d’un même phénomène faisant que les civilisations les plus développées sont marquées par des inégalités extrêmes et que « les inégalités matérielles apparaissent quand la quantité de ressources dépasse le volume nécessaire à la seule subsistance ». Cette analyse se retrouve notamment dans l’ouvrage de l’historien Walter Scheidel :  Une histoire des inégalités ; De l’âge de pierre au XXIe siècle.[2]

Le chapitre de conclusion de l’ouvrage de Scheidel s’intitule :  Qu’est-ce que l’avenir nous réserve ? Il passe en revue les mesures préconisées par plusieurs économistes pour réduire les inégalités, et notamment le programme d’Anthony Atkinson[3] qui recommandait l’application de quatre politiques publiques majeures : des impôts sur le revenu plus élevés et plus progressifs ; un abattement sur les revenus du travail pour les contribuables à bas salaire, des prestations sociales substantielles, imposables pour les jeunes et enfin un revenu minimum pour chaque citoyen. Atkinson a reconnu que si ces mesures réduiraient les inégalités d’un facteur 2, elles ne suffiraient pas à inverser les effets massifs des inégalités constatées depuis 1970.

C’est sur ce point que ces programmes constituent des utopies, leur grande faiblesse étant de faire l’impasse sur les conséquences induites par les moyens à dégager pour les transformer en politiques publiques acceptables, sauf à s’engager dans une radicalité remettant en cause les actuels cadres institutionnels, économiques et sociaux.

C’est le schéma porté en France par la France insoumise, schéma qui repose sur la « radicalisation de la démocratie » théorisée aux deux extrémités de l’échiquier politique par Carl Schmitt, le philosophe et juriste nationaliste contempteur du Troisième Reich et Chantal Mouffe[4], philosophe tiers mondialiste, qui se rejoignent dans la détestation de la démocratie républicaine au nom de l’efficacité pour l’un et de la lutte contre les inégalités pour l’autre…

Néanmoins, la force de l’utopie de ces programmes est réelle car elle propose une refondation globale présentée comme la construction d’un nouvel ordre mondial démocratique. Un tel objectif ne peut que soulever de l’espoir et mobiliser les jeunes générations, là où les partis traditionnels se contentent depuis maintenant plus d’une trentaine d’années de délivrer des discours se référant à des mythes ou enfilant des slogans de communicants. La liste est longue, elle va de la fracture sociale chiraquienne au « ré-enchantement du rêve » vendu par le candidat Hollande en 2011 et « La France doit être une chance pour tous » du candidat Macron en 2017 ou encore « choisir la France » de la candidate Rassemblement National….

« France, rêve, enchantement » sont des expressions correspondant bien à quelque chose de profond mais leur emploi est tout simplement révélateur d’une absence de vision alors que ceux qui les emploient veulent bien entendu en incarner une …

Il ne s’agit plus aujourd’hui de croire comme vérité révélée que l’exercice du pouvoir se confond avec l’Etat et que celui-ci donne chair à la Nation mais de retrouver et faire partager une force de conviction compatible avec la démocratie républicaine qui a toujours été un équilibre entre les trois piliers que sont liberté, égalité et fraternité.

C’est ce qu’exprimait le Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, dans la conclusion de son ouvrage « Pourquoi les crises reviennent toujours ?[5] »Nous n’accéderons pas à l’entendement qui nous est nécessaire à moins que nous ne décidions de formuler clairement nos problèmes et de suivre nos réflexions où qu’elles nous conduisent. Certains pensent que nos problèmes sont structurels et qu’il n’existe pas de remède miracle. Je pense, pour ma part, que les seuls obstacles structurels importants à la prospérité du monde sont les doctrines obsolètes qui encombrent l’esprit des hommes. Persister à vouloir analyser la situation actuelle sans remettre en cause les diverses gouvernances (nationales et internationales) à l’aune d’une véritable et sincère évaluation des risques et de leurs interdépendances ne pourra conduire qu’à plus de crise et plus d’incertitude…

Après deux guerres mondiales et les désastres provoqués par le nazisme et le communisme, des crises économiques majeures, le bouleversement sociétal apporté par la digitalisation, la dégradation de l’environnement et un défi climatique gigantesque sont des sujets dont les insuffisances de gestion ont affaibli la confiance des citoyens en l’Etat et ces derniers attendent aujourd’hui un discours réaliste en phase avec la perception du monde tel qu’il est.

L’enjeu de 2027 sera le choix entre une démocratie radicale et une démocratie républicaine défendant une égalité tempérée par la fraternité et rejetant toute exacerbation provoquée par un choc sociétal violent dont sont adeptes tous ceux prônant la violence pour mettre à bas le cadre institutionnel de la démocratie républicaine.

Il semble encore possible de trouver une voie plus consensuelle, mais le temps est dorénavant compté pour les défenseurs d’une démocratie apaisée qui doivent urgemment bâtir un programme tout aussi global que celui des tenants de la radicalité pour espérer jouer un rôle central dans le débat. Imaginer que les vieilles recettes électorales pourront être resservies est tout aussi utopique que croire en la radicalité…

Il faudra sans nul doute beaucoup de courage pour donner vie à des idées en rupture avec les doctrines servant jusqu’à présent de support aux prises de décisions économiques et politiques tout en se préservant de la violence inhérente à la tentation de radicalité…. Le chantier est immense, ne pas s’y engager serait criminel. Cela reviendrait à laisser le champ libre à des actions dévoyées qui commencent déjà à poindre ici et là sans complexe.

Nous risquons de payer très cher d’avoir laissé se déliter le système éducatif, social et sécuritaire mis en place au lendemain de la seconde guerre mondiale faute d’avoir anticipé la nécessité d’une refondation apaisée de la démocratie. C’est peut-être là que réside l’utopie à faire vivre et partager !!


[1] Le rapport et sa plateforme associée se positionnent dans la droite ligne de l’Initiative de Bridgetown, lancée par l’Etat de la  Barbade en 2022 pour proposer une réponse au défi climatique en combinant une réforme monétaire internationale, une taxation mondiale de la fortune et un mécanisme de financement climatique impliquant l’ensemble des acteurs économiques, entreprises, particuliers et Etats; L’initiative de Bridgeton prolonge ainsi l’Engagement de Séville sur le financement du développement (juin/juillet 2025 avec la 4e Conférence internationale sur le financement du développement (FfD4) qui a notamment repensé l’architecture internationale des banques de développement, mais aussi le processus de la Convention fiscale des Nations Unies (aout 2024 avec la diffusion d’un projet de nouvel accord fiscal universel compatible avec le besoin de l’ensemble des pays de répondre aux défis existants liés à la fiscalité pour en faire un outil efficace au service du développement durable et enfin les initiatives du G20 de novembre 2024 conduites par le Brésil et l’Afrique du Sud sur les inégalités mondiales et le rééquilibrage des richesses et du pouvoir dans les limites planétaires.

https://globaljusticeproject.wid.world/insight/summary/ https://www.bridgetown-initiative.org/wp-content/uploads/2024/10/French_Bridgetown-Initiative-Reform_Design_French_v1.pdf

[2] Walter SCHEIDEL ; Une histoire des inégalités ; De l’âge de pierre au XXIe siècle ; (Édition originale : The Great Leveler : Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century ; Princeton University Press, 2017 ; Editions Acte Sud en 2021 pour la version française et 2024 dans la collection BABEL.

Scheidel est un historien autrichien enseignant l’histoire ancienne à l’université Stanford, en Californie. Ses principaux thèmes de recherche sont l’histoire sociale et économique ancienne, la démographie historique prémoderne et les approches comparatives et transdisciplinaires de l’histoire du monde. Son analyse minutieuse décortique à travers les siècles la persistance des inégalités et les processus persistants d’anéantissement et de renaissance des sociétés.

Le site de l’auteur : www.walterscheidel.com

[3] Anthony Barnes ATKINSON, (1944 -2017) est un économiste britannique, spécialiste de l’étude des inégalités et de l’économie publique. Pionnier de l’étude empirique des inégalités de revenu et de fortune, ses travaux inspireront Thomas Piketty. Il a enseigné à la London School of Economics de 1980 à 1992 puis à l’Université d’Oxford, de 1992 à sa mort.

[4] Le modèle politique de Chantal MOUFFE s’oppose clairement à ceux de la démocratie délibérative et de la démocratie libérale. Elle s’associe à la critique formulée par Carl Schmitt à l’encontre du libéralisme pour dénoncer le recours au vocabulaire et aux concepts de l’économie, de l’éthique et du juridique pour saisir le politique, devenant ainsi incapable de comprendre la spécificité de celui-ci. Elle reproche à la pensée libérale d’une part la valorisation de l’individualisme, d’autre part son rationalisme. Ce dernier, s’exprimant au travers de « la croyance en la possibilité d’une réconciliation finale grâce à la raison ». Son opposition aux partisans de la démocratie délibérative, tel Habermas ou Rawls, se fonde sur des objections similaires en critiquant notamment la théorie délibérative pour son rationalisme qui la rapprocherait de la perspective libérale. Un développement des théories de Chantal Mouffe sur la radicalité démocratique est disponible dans le post 125 : https://gerard-pardini.fr/2024/07/27/comprendre-les-crises-125-quel-choix-de-democratie-pour-comprendre-la-crise-politique-actuelle/

[5] Paul Krugman ; Professeur à l’université de Princeton, prix Nobel d’économie 2008. Pourquoi les crises reviennent toujours (titre original : The Return of Depression Economics) a été écrit en 1999 et réédité en 2008 en étant complété par une analyse comparative entre la crise financière de 2008 et la Grande Dépression de 1929.  Éditeur 1999 et 2008 ; W. W. Norton & Company ; Edition française ; 2014 ; Points Economie.


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