La disparition d’Edgar Morin le 29 mai 2026 laisse un grand vide qu’il sera difficile de combler. J’avais publié en octobre 2014 sur ce site un article incitant à découvrir (ou redécouvrir) son œuvre majeure La Méthode publiée en six tomes entre 1977 et 2008[1]. Elle propose la déclinaison d’une méthode de connaissance intégrant « la complexité du réel, reconnaissant l’existence des êtres et approchant le mystère des choses ». Cette définition synthétique, proposée par l’auteur, a l’immense mérite de nous ouvrir à un décryptage du réel.
Ce décryptage passe par la prise en compte du facteur éthique dans le traitement d’une crise qui en aggrave ou minore les conséquences selon le degré d’intégration qu’en feront les décideurs dans leurs actions. Je faisais notamment un zoom sur le contenu du tome 6 de La Méthode qui traite cette question cruciale en la décomposant en huit facteurs. Chacun d’entre eux explique la genèse d’une crise mais est aussi intrinsèquement crisogéne. Edgar Morin liste ainsi : la détérioration du tissu social, l’affaiblissement dans les esprits de la prégnance de la loi collective, la dégradation des solidarités, la fragmentation des organisations entrainant la dissolution de la responsabilité, l’affaiblissement de la réalité sociale par rapport à l’individu, le surdimensionnement de l’égocentrisme au détriment de principes altruistes, la déconstruction du lien entre individu, espèce et société et enfin la chute de la morale.
Edgar Morin emploie le terme « de-moralisation » qu’il présente comme la conséquence de la massification de la vie en société, du déferlement médiatique et de la survalorisation de la place de l’argent.
Son analyse de la crise des fondements de l’éthique n’a rien perdu de sa pertinence quand il dénonce l’individualisation qui confine aujourd’hui à l’outrance de ce besoin d’éthique. On exige de chaque individu un comportement éthique mais en l’isolant ainsi à chaque personne, l’éthique n’a plus de fondement suffisant pour s’imposer à la société comme règle de vie. Le comportement éthique individuel est malheureusement insuffisant s’il n’est pas adossé à ce que Morin appelle « une boucle individu- espèce- société » suffisamment puissante pour maintenir une cohésion sociétale efficace.
Lire Edgar Morin permet de prendre conscience du véritable danger auquel nous sommes confrontés qui est que de plus en plus de citoyens et de décideurs pensent « faire leur devoir » mais en ignorant quel est ce devoir. C’est à ce titre que ses travaux sont indispensables pour bien cerner la crise de la démocratie et de l’Etat[2].
Savoir ce que recouvre « démocratie » en 2026 s’avère très urgent si l’on souhaite que les choix électoraux de 2027 ne produisent pas une crise majeure. Edgar Morin avait été l’un des contributeurs d’un numéro spécial de la revue Esprit publié en septembre 1959 dont le titre était : La démocratie est une idée neuve[3]. Il prédisait dans son article que le modèle idéal d’une véritable démocratie serait le socialisme et que le mouvement historique qui a débuté au 19éme siècle se poursuivra de manière dialectique car selon lui l’Etat moderne « normal » est dans ces conditions actuelles (1959) incompatible avec la démocratie généralisée, mais écrivait il « des structures démocratiques peuvent néanmoins s’y développer pour garantir les droits individuels contre les empiétements de l’Etat ». D’un point de vue économique, il préconisait la participation des travailleurs à la gestion avec des « conseils collectifs de gestion à tous les échelons avec représentation révocable » tout en pointant le danger qu’une telle évolution, notamment technique puisse déboucher sur le pouvoir d’une élite plutôt que sur « l’élargissement démocratique » espéré.
Enfin, Edgar Morin prédisait qu’une société « hyper évoluée » permettrait à la plus grande partie de la population d’accéder à la compétence et à la technicité, créant ainsi une nouvelle classe, l’intelligentzia technicienne, qui pourra être aidée par le machinisme cybernétique, à qui sera transféré une partie des pouvoirs…
Il concluait avec un bémol, celui du facteur humain dont dépendra l’intensité de la « conscience participante » et surtout de la vertu, mais sa référence de la vertu est celle de Robespierre…
C’est aussi à ce titre qu’Edgar Morin doit être relu car il est fort probable qu’un tribun populiste adepte d’une nouvelle République s’empare de quelques-uns de ses écrits pour donner de la crédibilité à un programme. Celui-ci fera sans nul doute l’impasse de la description de la vision de la vertu qui constituera le fil conducteur de cette nouvelle France. Edgar Morin ne sera malheureusement plus là pour rappeler l’exigence de tempérance qui est au fondement d’une démocratie apaisée.
Relire aujourd’hui les écrits d’Edgar Morin permet de prendre conscience que la dérive de la quête de vertu conduit à habiller la terreur avec des lois, à prescrire un fondement moral à une dictature démocratique…Au final ce genre de démocratie se coupe immanquablement du soutien populaire qui, passé le premier enivrement, se lasse des excès toujours mortifères dans lesquels se complaisent de tels régimes. Il est plus que jamais indispensable de ne pas succomber au populisme qui vendra pour démocratie ce qui ne sera qu’une « démocrature », une démocratie de façade couvrant une pratique totalitaire du pouvoir exercé en fait par une minorité….
Edgar Morin était précieux car il avait connu l’horreur d’une guerre mondiale, ses prémisses avec l’agonie du régime démocratique et la démocratie socialiste vendue comme une réalité alors qu’elle n’était que le masque sous lequel s’est dissimulé le totalitarisme. Ses écrits, pour ceux qui voudront bien les lire avec lucidité, seront toujours là pour rappeler qu’il ne faut pas faire croire aux citoyens que c’est la démocratie qui se délite, mais les mythes autour desquels nous l’avons fait vivre depuis la révolution industrielle.
Quant à l’application des techniques que permet aujourd’hui la Science, n’en minimisons pas le danger pour la démocratie, car certains sont déjà tentés d’utiliser ces outils pour manipuler l’opinion et favoriser les pires dérives pour accéder au pouvoir. L’époque que nous vivons est vraisemblablement un nouveau tournant pour l’Europe, de même nature que celui vécu lors des deux guerres mondiales. Ce qui est en jeu c’est la liberté, menacée par un affaissement de toutes les barrières morales et spirituelles qui peu à peu nous conduira à douter de l’invincibilité de l’esprit comme dernier rempart de l’humanité. La part des « déraisonnables » est en progression et nous devons avoir conscience que nous sommes très près du moment où l’irrationnel l’emportera et nous conduira à une faillite collective et un effondrement intellectuel dont il sera difficile de se remettre.
Un grand merci Monsieur Morin pour nous avoir éclairé sur la complexité et tous les dangers qui nous guettent si nous ne savons pas les appréhender !!
[1] Edgar Morin ; La Méthode I et II ; Coffret 2 tomes de 6 volumes ; Editions du Seuil ; 2008 ; L’ouvrage se veut une œuvre – monde défiant les classements disciplinaires. Elle est construite pour affronter les problèmes fondamentaux et globaux de l’humanité en élaborant une méthode reliant les connaissances tout en étant un outil de réforme de la pensée. La Méthode 1 : La Nature de la Nature ; La Méthode 2 : La Vie de la Vie ; La Méthode 3 : La Connaissance de la Connaissance ; La Méthode 4 : Les Idées ; La Méthode 5 : L’Humanité de l’Humanité ; La Méthode 6 : Ethique.
[2] Voir notamment les articles n° 15,43,82,87,104,105,110 et 114 du site traitant de la crise de la démocratie et de l’Etat.
[3] La démocratie est une idée neuve ; Revue Esprit N° 9 septembre 1959. https://esprit.presse.fr/tous-les-numeros/la-democratie-est-une-idee-neuve/197
