L’élection présidentielle a toujours été perçue dans l’inconscient collectif comme une réponse naturelle à une situation de crise politique et/ou sociale. Cela n’empêchait pas le pays de se réveiller régulièrement avec une gueule de bois, mais cela faisait partie du jeu…
2027 risque fort d’échapper à ce schéma. Les enquêtes électorales réalisées depuis le début de l’année 2026 constituent des signaux annonciateurs d’une crise dont les sous-jacents sont connus depuis longtemps et dont il est malheureusement probable que, quel que soit le résultat de l’élection, ils persistent[1].
Traiter ces fondamentaux nécessite d’aller au-delà de s’inquiéter de l’état d’esprit pessimiste des Français fait d’un mélange d’inquiétude, d’incertitude, de fatigue et de colère, pour reprendre les items de l’étude du CEVIPOF (voir la note 1).
L’aspiration au changement découlant de cet état d’esprit, concerne la quasi-totalité des électorats mais force est de constater qu’elle est ressentie différemment. Très marquée chez les sympathisants du Rassemblement national, de Reconquête, de LR et de LFI, elle est moins prégnante dans les partis soucieux de ne pas se présenter devant les électeurs avec une étiquette de refus de compromis.
La véritable fracture sociétale se situe à cet endroit car pour l’instant, une courte majorité d’électeurs se dégage pour faire un choix parmi les responsables politiques prêts au compromis et acceptant de mettre en œuvre partiellement leur programme ou leurs idées. En face, 47 % des électeurs se déclarent préférer un dirigeant fidèle aux principes du programme qu’il a défendu[2].
L’enquête met en évidence un paradoxe qui mine la société Française depuis au moins trois décennies, celui d’une société inquiète qui malgré, la perte de confiance dans le politique ne se détourne pas de l’échéance présidentielle en exprimant une forte attente tout en souhaitant majoritairement que les transformations économiques et sociales ne bouleversent pas le quotidien en recherchant des décisions de compromis apaisantes…
Le scénario qui commence à se dessiner semble être celui d’une fracture difficilement réductible entre les partisans de la poursuite d’administration d’antalgiques et ceux qui ne s’y résolvent pas. Ce dernier camp est toujours minoritaire mais il monte en puissance tant du côté gauche que du côté droit, ce qui augure des élections législatives au résultat incertain pour le camp auquel appartiendra le vainqueur de la présidentielle.
Si l’on rajoute à ce contexte électoral franco-français, une situation internationale instable sur une longue période en raison d’une situation de guerre en Europe et des tensions géopolitiques fortes en Asie et en Afrique., une remise en cause dans de nombreux pays des modèles sociétaux démocratiques et enfin la crise climatique qui est universelle, nous pouvons raisonnablement faire le constat que nous nous trouvons dans une des périodes charnières de l’humanité, comparable à celles qui ont précédées de grands bouleversements. J’ajoute que les enjeux liés au développement rapide des outils d’IA générative viennent complexifier le paysage.
Les fragilités de nos démocraties occidentales sont bien connues depuis très longtemps mais nous avons préféré nous persuader que la fin de la seconde guerre mondiale, la chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’URSS, une croissance économique soutenue par la mondialisation « heureuse » des échanges, constituaient autant de signaux robustes de la pérennité de nos modèles. Dès avant la seconde guerre mondiale, des penseurs libéraux comme Lippman et Hayek ont décrit très précisément les dangers guettant les démocraties[3]. Malheureusement l’étiquette libérale attribuée à ces deux penseurs les a invisibilisés, alors même qu’ils ont développé (surtout Hayek), une doctrine sociale puissante et une doctrine de l’Etat régalien fondées sur une combinaison de démocratie populaire et libérale.
En 2018, un ouvrage de l’historien Timothy Snyder[4] a constitué un nouveau et fort signal d’alerte des atteintes portées au système démocratique tel que nous le pratiquons. Il s’attache à démontrer que les fondamentaux qui étaient notre fierté : l’Etat de droit, la paix en Europe, un équilibre sociétal revendiqué, pour ne citer que les principaux, pouvaient être fragilisés, voire disparaître pour laisser la place à un nouvel ordre juridique aux antipodes de ce que nous connaissons.
Nous nous sommes éloignés du « contrat social » qui a constitué le fondement du droit des démocraties européennes depuis la fin du 18ème siècle sans pour autant réagir fortement et nous nous trouvons dans la situation de la grenouille qui finit par mourir ébouillantée car elle n’a pas réagi à la montée en température très progressive de son terrarium…
Il n’est qu’à regarder le triste spectacle donné par Donald Trump contestant chaque jour le système institutionnel américain qui reposait jusqu’à présent sur un équilibre et dans la confiance placée dans un dispositif complexe de « cheks and balance » garant de la démocratie.
Mark Kesselmann, professeur de sciences politiques à l’université Columbia de New-York qualifie la situation actuelle de « coup d’Etat au ralenti », un poison lent mais aux effets destructeurs assurés sur la démocratie.
Tout cela aboutit à l’oubli de l’histoire et fait que nombre d’entre nous sont plus préoccupés de savoir si l’Ukraine est un vrai pays, car dans le cas contraire, son envahissement par la Russie est compréhensible, plutôt que de s’interroger sur le fait que l’envahissement d’un pays souverain n’est pas concevable si l’on est attaché à la démocratie.
Pour échapper à cet affrontement de concepts mortifères, il faut surmonter un autre écueil, celui de l’effacement des valeurs. Il est indispensable de retrouver des valeurs vertueuses et donner du sens à la vie en société. Proclamer le vivre ensemble sans justice, sans probité, sans coopération, sans redonner du sens à l’intérêt général est vain.
La démocratie pour s’épanouir a besoin de vertus partagées, ce dont elle a pu se passer dans une période ou ses ennemis étaient faibles.
Les rapports à la vie, à l’information, au pouvoir ne bénéficient plus des légitimités séculaires auxquelles nous nous sommes habitués au point de les croire immuables. Une telle situation ne peut perdurer sans danger pour les institutions auxquelles nous avons donné un brevet de quasi éternité…
Ce constat est cruel mais optimiste car il redonne le pouvoir à l’humain. Il nous appartient pour sauver les valeurs démocratiques auxquelles nous croyons de montrer que nous sommes capables de croire dans un destin et de nous y identifier.
Les choix à faire pour 2027 doivent se faire autour de cette identification et de bien réfléchir en lisant les différents programmes qui nous sont proposés de faire la différence entre maitriser la technique du pouvoir et donner un but au pouvoir ! Peut-être arriverons nous également à trouver de la modernité à Montesquieu sans s’attirer des sourires et rappeler qu’il y a un moyen de conserver sa réputation, qui console même de ne l’avoir pas conservée : c’est la vertu.[5]
Convenons que la marche est haute pour éviter que 2027 ne soit connue comme date de crise….
[1] Vague 17 du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (février 2026). L’étude sur un échantillonnage significatif de plus de 3000 personnes est particulièrement inquiétante. Elle montre que 51% des Français estiment qu’il n’y a pas de quoi être fier du système démocratique, contre 40% en Italie, 34% en Allemagne et 32% au Royaume-Uni. Chiffre à rapprocher des 35% des Français estimant que leur classe politique mérite peu de respect, contre 41% en Italie, 31% en Allemagne et 44% au Royaume-Uni. Seuls 20% des Français considèrent que les responsables politiques essaient de tenir leurs promesses, score encore très inférieur à celui observé chez nos proches voisins en Italie (29%), en Allemagne (31%) et au Royaume-Uni (39%). Ces chiffres sont plus mauvais que ceux enregistrés au plus fort de la crise COVID en 2021.
Vague 3 de l’Enquête électorale française 2026 (septembre 2026). Réalisée sur un panel de 13 000 personnes, l’étude confirme l’inquiétude et le pessimisme régnant dans l’opinion. Si l’on peut estimer positif le fait que les préoccupations économiques (54 %) et sociales (53 %) dominent, ces chiffres sont à relativiser. Environ 80% des électeurs considèrent qu’il faut traiter le déficit budgétaire de l’Etat, la dette publique et les dépenses de l’Etat mais seuls 30% accepteraient de voir l’âge de départ à la retraite reculer et /ou le nombre de trimestres de cotisations augmenter….
Accéder aux études : https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/etudes-enquetes/
[2] Vague 3 de l’Enquête électorale française 2026/ Réponses à la question : Qu’attendez-vous de la prochaine élection présidentielle ? Options : Réaliser un vrai changement social et politique/ Apaiser la France et Rien.
Pour la réponse 1, sans surprise, une large majorité de sympathisants LFI avec 82% et l’électorat communiste avec 74%. ; Le RN et Reconquête avec des scores respectivement de 89 et 92%.
Pour la réponse 2 : 51 % pour les sympathisants du Bloc central (dont 47% pour Renaissance ; 54 % pour le MODEM et 57 % pour Horizons). Ce pourcentage est légèrement plus élevé pour les sympathisants PS (62%) écologistes (63%).
Pour la réponse 3 : Les deux plus faibles taux se trouvent chez les sympathisants Reconquête avec un score de 4% ; LFI 5% ; LR avec 6%. Et Horizons avec 7%. Les autres partis se situant dans la zone des 10%.
[3] Walter Lippmann ; La cité libre ; 1938 ; Réédité en 2011, Editeur ; Les Belles Lettres. W Lippmann, né en 1889 à New York est mort en 1974. Il a été notamment à l’origine de l’expression « fabrique du consentement » Il a également été l’auteur de l’ouvrage : Le Fantôme de l’esprit public qui livre une analyse des démocraties occidentales en décortiquant tout à la fois les faiblesses de l’État-providence et les insuffisances du libéralisme économique. Voir notamment sur ce thème le Site du philosophe Bruno Latour qui a écrit la préface de l’édition française du Fantôme de l’esprit public.
http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/111-LIPMANNpdf.pdf
Frederik Hayek ; Droit, législation et liberté ; 1979, Édition française ; PUF ; 2007. Il défend l’idée dans cet ouvrage que ce n’est pas la démocratie qui se délite mais les mythes autour desquels nous l’avons fait vivre depuis la révolution industrielle.
[4] Timothy Snyder, La route pour la servitude ; Editions française, Gallimard ; 2023 ; T. Snyder, né le 18 août 1969, est un historien américain, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de l’Est et de la Shoah. Titulaire de la chaire d’histoire Richard Levin à l’université Yale, il est également membre permanent de l’Institut des sciences humaines à Vienne. 4 janvier 2024
L’article 115 de ce site publié en 2024 analyse l’ouvrage de Timothy Snyder. https://gerard-pardini.fr/2024/01/04/comprendre-les-crises-115-la-route-pour-la-servitude-timothy-snyder/
[5] Montesquieu ; Discours sur la différence qu’il y a de la Réputation à la Considération ; Œuvres académiques ; Edition de la Pléiade ; p 120.
