Épisode 2
Il est aujourd’hui difficile d’identifier le contrat politique sur lequel est fondé la société tant la décomposition de ses fondements est avancée. Le consensus partagé depuis la fin de la seconde guerre mondiale reposait sur l’idée d’une liberté personnelle associée à une liberté économique, dont il a été admis que la force réside dans un mix englobant les libertés du travail, du commerce et d’association. L’une des conditions principales de ce consensus est que les libertés individuelles ne doivent pas faire obstacle à la liberté générale, ciment de la société civile. C’est bien cette « liberté générale » — définie comme l’autonomie garantie à chaque individu dans le cadre de règles communes — qui constitue le fondement philosophique et juridique de la démocratie républicaine à laquelle nous avons souscrit. C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender la notion de fraternité consacrée par la Constitution. Elle a été placée dans le ternaire républicain[1] pour porter la notion de modération afin de contrebalancer les deux autres termes dont la déclinaison se prête facilement à tous les excès.
La fraternité républicaine est aussi l’expression du rôle historique de la classe moyenne qui, en France, a toujours joué un rôle de bascule politique : soit alliée aux ouvriers et paysans pour obtenir la réforme de la société capitaliste, soit alliée à la bourgeoisie quand l’ordre public et la liberté (qui est toujours son corollaire) sont menacés par les dérives égalitaires. L’abandon de la référence à la dictature du prolétariat par le Parti Communiste en 1976 et les évolutions successives de la doctrine du parti socialiste aboutissant en juin 2008 à reconnaître l’économie de marché étaient les témoignages de cette évolution vers la prise en compte des grandes contraintes économiques qui ne font jamais bon ménage avec des idéologies utopiques. C’est ainsi qu’une majorité de citoyens s’est retrouvée dans une approche modérée de l’égalité.
Cette construction est aujourd’hui remise en cause et le seul débat qui vaille est celui de la préservation d’une classe moyenne suffisamment forte pour servir de stabilisateur au pays. Pour l’instant, la réponse aux tensions contemporaines majeures que nous traversons n’est pas perçue par les citoyens qui sont attirés par des réponses politiques extrêmes de droite et de gauche alors qu’existe un espace de modération, malheureusement morcelé.
A la recherche d’une vision perdue est un clin d’œil à Marcel Proust dont les ressorts de son œuvre fleuve, À la recherche du temps perdu demeurent actuels. Le premier est celui du temps qui s’est enfui, quête nostalgique pour tenter de se remémorer ce qui n’est plus ; le second est celui du temps gaspillé, des illusions. Les deux s’entrechoquent et rendent d’autant plus difficile notre choix car pour l’instant le paysage politique n’offre pas une personnalité se démarquant pour nous éclairer sur la redécouverte d’un temps susceptible de fédérer un consensus politique. Proust dans le dernier tome de son ouvrage livre au lecteur la clé de la redécouverte qui passe par la mémoire et l’art, pour lui seul moyen de vaincre la mort, l’oubli et la fuite du temps. Qui relèvera le défi, de donner un sens au collectif qui constitue le pays. Il ne s’agit pas dans cet article de réaliser un cours de philosophie politique mais de donner un coup de projecteur sur la nécessité de disposer d’un discours politique fondateur capable de produire un mouvement d’adhésion.
A ce titre, il est intéressant de mettre en perspective les différents discours du Pape Léon XIV lors de sa visite en France du 25 au 28 septembre 2027 dont le thème central était « Pour que le monde ait la vie ». Ces textes constituent un modèle de cohérence expliquant clairement son point de vue sur les thèmes universels que sont la liberté, l’égalité et la fraternité[2] en miroir du désordre des discours politiques pour l’instant incapables de montrer un chemin cohérent entre les trois états de l’opinion publique tels que le sociologue allemand Ferdinand Tönnies les a décrits dans les années 1920 : volatil, solide et fluide. C’est leur mélange qui constitue le carburant des crises sociétales quand le pouvoir politique n’est pas en capacité de délivrer aux citoyens une grille de lecture et des réponses.
L’état solide concerne l’idée de de liberté personnelle qui peut se traduire par la volonté de ne pas être empêché, entravé, dans la recherche d’un bonheur . Il en découle une forte exigence de liberté économique englobant les libertés du commerce, du travail et d’association et ce, tant que cela ne fait pas obstacle à la liberté générale.
L’état fluide est celui de l’égalité qui est un devoir exigeant une forte volonté au quotidien pour la rendre vivante.
Quant à l’état volatil, il explique les embrasements de l’opinion sur les excès du pouvoir[3].
Les travaux de Tönnies méritent à ce titre d’être redécouverts car toujours d’actualité. Ils montrent notamment que si l’opinion publique éprouve des hauts le cœur face aux scandales touchant les pouvoirs publics, cela ne va pas jusqu’à la remise en cause de la forme étatique, considérée comme insurpassable et juste dans ses éléments essentiels. Le tout est de veiller à ce que ces éléments essentiels ne soient pas atteints…
Le scénario décrit comme improbable par Tönnies dans les années 1920 devient aujourd’hui possible en raison de la très forte montée des individualismes qui est délétère pour l’Etat. Si le pacte de confiance que chaque individu a consenti à l’Etat se délite alors c’est bien l’Etat lui-même qui s’affaiblit notamment quand chacun s’estime légitime à déterminer ce qui est bon ou mauvais pour lui sans se préoccuper du bien-être et de la sécurité du collectif.
Si nous souhaitons une sortie de crise, il nous faudra réaliser au plus vite un examen de conscience pour connaître jusqu’où nous sommes prêts à faire bouger les curseurs de l’individualisme et de la prééminence des droits subjectifs dont le périmètre peut être infini[4].
La facilité de la démagogie, rendant tout possible, nous perdons toute mesure et nous en mesurons chaque jour les conséquences sur la vie en société…
A force de vouloir un Etat pour nous protéger tout en lui refusant par nos votes successifs de se réformer rapidement, nous sommes devenus des acteurs volontaires du déclin et cela explique que nous acceptons pour l’instant ce glissement continu.
Qui sera capable de proposer une vision partagée préservant la classe moyenne, dont le rôle est d’être un stabilisateur efficace de la démocratie ? De la réponse à cette question dépend l’avenir de notre démocratie !
[1] Liberté, égalité, fraternité
[2] Discours du Pape en France :
https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/speeches/2026/september.index.html
[3] Ferdinand Tönnies : Critique de l’opinion publique ; 1922.
Tönnies, sociologue allemand a écrit deux livres majeurs : Communauté et société (1887) et Critique de l’opinion publique (1922). Ce dernier ouvrage est indispensable pour qui veut comprendre les mécanismes de l’opinion publique. Il est à l’origine de la distinction entre communauté (Gemeinschaft) et société (Gesellschaft). Opposant notoire du parti nazi, il est déchu de sa dignité de professeur émérite en 1933. Les travaux de Tönnies sont à la jonction des domaines de la sociologie et de la philosophie politique. La traduction française de ses œuvres est tardive. Il faut attendre 2012 pour trouver une édition française de Critique de l’opinion publique chez Gallimard in Bibliothèque de philosophie.
[4] Clémence Guetté ; Pour une politique de l’amitié ; Editions la Découverte ; 2026 ; Clémence Guetté, députée LFI propose une extension des droits comme les congés, les droits successoraux et plus généralement l’instauration d’un partenariat social entre amis. Pour louable que soit l’idée, une telle extension revient à faire des liens choisis par chacun un nouvel objet du droit et de l’action publique car in fine c’est un Etat au périmètre empiétant de plus en plus sur la sphère privée qui est souhaité.
